Théâtre - Entretien

Jean-Luc Raharimanana

Crédit photo : Virginie de Galzain

La langue comme une arme

La Maison de la Poésie accueille deux textes de Raharimanana : occasion de découvrir cette « langue inouïe, chargée de rage et de révolte », selon les mots du metteur en scène, Thierry Bedard.

Quels rapports et quelles différences entre ces deux monologues à la première personne ?
Jean-Luc Raharimanana : Les deux textes sont très différents. Tout est à la première personne, certes, mais autant Excuses et dires liminaires de Za est une œuvre de fiction, autant Des ruines… est une parole beaucoup plus personnelle. Des ruines… est un texte qui remonte loin dans mon désir de dire quelque chose. Je vois mon pays, Madagascar, en train de s’enfoncer de plus en plus. J’ai comme l’impression qu’il ne reste que des ruines : non pas au sens où tout est effondré – il y a toujours des gens debout – mais au sens où on doit faire table rase d’un esprit, d’une situation, pour repartir. Ce texte a pris naissance à la fin de la tournée des Cauchemars du Gecko. Je voulais une parole et un dispositif scénographique et dramatique beaucoup plus légers : d’où un monologue. C’est aussi une sorte de rétrospective de mon trajet, de mon écriture et de la manière dont les autres lisent et entendent cette écriture.
 
Quelle est cette manière ?
J.-L. R. : J’ai été très frappé que les gens trouvent le texte des Cauchemars du gecko manichéen. Je trouve que le manichéisme est de l’autre côté. Dès que je critique les dictateurs, on m’applaudit, mais on parle de racisme antiblanc quand je critique la colonisation. Or c’est un même monde ! J’ai donc décidé de reprendre une parole encore plus radicale. Je ne voulais pas faire de compromis dans mon approche des choses, mais je voulais quelque chose de plus sensible dans le dispositif théâtral, avec un seul comédien pour amener le public à cette parole. Quand le texte est distribué sur plusieurs voix, l’ironie peut être comprise de travers. La difficulté pour le théâtre vivant, c’est que le public n’a pas toujours la distance, surtout là où il est à cran.
 
Pourquoi cette incompréhension ?
J.-L. R. : Découvrir les choses et les vivre, ce n’est pas la même chose. En Occident, les choses peuvent être intellectualisées, présentées de manière détournée, car les populations ne vivent pas directement l’exploitation. Prenons l’exemple des compagnies pétrolières : ici on se contente de rouler en voiture ; là-bas, ces compagnies exercent un vrai pouvoir sur les populations. Ça peut paraître très brutal de le dire ici, car le public n’y est pour rien, mais c’est un système et le Nord vit comme ça. Le fait que certains prennent mes textes de façon violente ne me surprend plus, mais je n’ai pas à les atténuer car je n’ai pas à faire de concessions.
 
« La langue est toujours un enjeu de domination. »
 
Comment ces deux textes traduisent-ils votre propos ?
J.-L. R. : Za donne l’aspect carrément absurde de ce discours, qui, dans Des ruines…, est très posé, pédagogique, argumenté, plus théorique. Za est un peu fracassé en comparaison, pourtant, il est très proche du réel. J’ai beaucoup observé les fous qui vivent dans la rue, à Madagascar, et c’est à partir d’eux que j’ai construit ce personnage. Za triture les mots, mais ce faisant, il montre comment des mots incontestables cachent des choses inacceptables : derrière « démocratie », ou « liberté », on fait passer bien des choses en douce…
 
Pourquoi ce souci de la langue ?
J.-L. R. : La langue est toujours un enjeu de domination et c’est valable dans tous les systèmes qu’on trouve sur cette planète. La langue est toujours ce que les dominants veulent imposer. Redonner à la langue sa force sémantique, étymologique, jouer avec, c’est transformer cette arme de domination en arme de libération. Za est peut-être dominé, mais sa langue est libérée et il entraîne avec lui ceux qui l’écoutent. En retournant le jeu, le sens, en donnant à la langue ses multiples significations ou possibilités, on dilue la domination, car la domination ne veut qu’un sens, au profit des dominants.
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Des ruines… et Excuses et dires liminaires de Za ; textes de Jean-Luc Raharimanana ; mise en scène de Thierry Bedard. Des ruines…, du 18 janvier au 12 février 2012. Du mercredi au samedi à 20h ; dimanche à 16h. Excuses et dires liminaires de Za, les 22 et 29 janvier et 5 et 12 février à 18h. Maison de la Poésie, passage Molière, 157, rue Saint-Martin, 75003 Paris. Tél : 01 44 54 53 00.

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