La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jean-Claude Seguin

Jean-Claude Seguin - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 janvier 2012 - N° 194

Entre le politique et l’intime

Jean-Claude Seguin met en scène Œdipe de Voltaire, texte délaissé et pourtant étonnamment moderne et captivant : un théâtre « alerte et direct », brassant des questions politiques, mais aussi métaphysiques et personnelles.

« La pièce annonce la psychanalyse, le désir de tout savoir et la peur de savoir s’y révèlent. »
                                                                                                                                
Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène cette version du mythe ?
 
Jean-Claude Seguin : Suite au succès de Rodogune de Corneille, la ville de Ferney-Voltaire nous a proposé de produire une tragédie de Voltaire. Nous avons lu nombre de ses textes, et la découverte de cette pièce a constitué un véritable coup de foudre. Nous avons été étonnés par la modernité de ce texte, à la langue très vivante, concise et directe, sans mot inutile et avec très peu de rhétorique. La pièce est limpide, totalement accessible ; les scènes s’enchaînent selon un montage quasi cinématographique. Œdipe se définit comme l’acte de naissance de Voltaire. C’est la première oeuvre signée sous son pseudonyme, à l’âge de vingt-quatre ans. Au XVIIIe siècle, un auteur devait écrire une tragédie pour entrer en littérature. Il l’a rédigée à la Bastille où il avait été enfermé pendant onze mois suite à des propos séditieux contre le Régent. A sa création en 1718 par les comédiens du théâtre français, le triomphe a été formidable, et le Régent peu rancunier lui a alloué une pension. A notre connaissance, elle n’a pas été jouée depuis 1852.
 
Pourquoi cette absence ?
 
J.-P. S. : Je l’explique parce que l’œuvre ne correspond pas aux règles de la bienséance. Même si plus tard Voltaire s’est réclamé du classicisme, ce n’est pas une œuvre classique. Jocaste se tue sur scène, ce qui était alors proscrit. L’œuvre se déploie sous le signe de Shakespeare, de Crébillon. Certaines scènes sont au bord de la comédie ou du drame, jusqu’à la fin tragique. La pièce préfigure le drame romantique, et s’inscrit aussi dans une dimension policière avec un suspense permanent.
 
Comment se déroule l’enquête d’Œdipe pour découvrir le meurtrier de son père ?
 
J.-P. S. : Cette enquête devient quête de soi, et à la fin le roi est nu. C’est très émouvant. On sent ici la personnalité profonde de Voltaire, et non pas seulement l’ironiste ou le pamphlétaire s’exprimant à travers des attaques percutantes contre les pouvoirs religieux et politiques (les Jésuites ont tenté en vain d’obtenir l’interdiction de la pièce). Voltaire a perdu sa mère très jeune, il a découvert que son père n’était pas son père et a eu des relations très difficiles avec son beau-père. Cette quête d’identité d’Œdipe est ici nourrie d’une dimension très personnelle. Bien au-delà du rebattu complexe d’Œdipe, la pièce annonce la psychanalyse, le désir de tout savoir et la peur de savoir s’y révèlent. « J’abhorre le flambeau dont je veux m’éclairer, Je crains de me connaître, et ne puis m’ignorer » dit Œdipe…
 
Comment avez-vous abordé la mise en scène de la pièce ?
 
J.-P. S. : Je me suis dit que la meilleure façon de tout exprimer, dans cette langue si concise et directe, c’était de raconter la fable en toute simplicité, sans souligner. La scénographie très épurée évoque un univers dévasté de déréliction. Je fais des spectateurs le peuple de Thèbes, et les voix du chœur émanent de la salle même. L’idée est de renvoyer le public à ses pulsions. Nous sommes au bord du lynchage dans la pièce, qui concrétise la théorie du bouc émissaire prête à resurgir en période de crise grave telle que la peste à Thèbes. Œdipe enquête sous le regard du peuple dans une transparence totale, la dimension politique se conjugue à des scènes d’une très grande intimité. Au Lucernaire, en proximité avec le public, nous jouerons sur ces contrastes.
Propos recueillis par Agnès Santi  


Œdipe de Voltaire, mise en scène Jean-Claude Seguin, à partir du 18 janvier du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 17h, au théâtre du Lucernaire, 75006 Paris. Tél : 01 42 22 26 50.

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