La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Isabelle Barbéris, Contre le nouvel académisme, conformiste et anticulturel

Isabelle Barbéris, Contre le nouvel académisme, conformiste et anticulturel - Critique sortie Avignon / 2019 Avignon
Isabelle Barberis

Entretien
Isabelle Barbéris
Théâtre et politique : quelle relation ?

Publié le 23 juin 2019 - N° 278

Chercheuse associée au CNRS, maître de conférence en arts du spectacle à l’université Paris-Diderot, Isabelle Barbéris a publié en début d’année L’art du politiquement correct (PUF), qui analyse l’avènement d’un nouveau conformisme dans le monde du spectacle vivant.

Vous parlez d’un « nouvel académisme en art », d’un « nouveau conformisme » du monde de la culture. Quelles en sont les principales composantes ? Comment expliquez-vous son émergence ?

Isabelle Barbéris : C’est un nouvel académisme anticulturel – l’important est « anticulturel » -, qui se pare d’anti-académisme, et noyaute toute forme de contradictions réelles en les absorbant : il marque la fin simultanée de l’académisme et de la contre-culture, des modèles et des contre-modèles, dans un même processus uniformisant. Ce processus se traduit par une recrudescence de deux types d’œuvres, celles qui accumulent les messages, ou celles nihilistes et romantiques qui s’abîment dans la contemplation de l’impuissance, dans l’idée d’une fin du monde, dans la sidération devant la violence. Ce penchant nihiliste laisse libre cours au déploiement de l’œuvre idéologique, voire même de l’œuvre qui vise à sauver le monde, rédimant ainsi l’espace intermédiaire de la représentation. En conséquence, que l’art s’apparente à un instrument de prédication ou qu’il fasse pénitence, il semble être retourné dans l’Eglise, avec ses tribunaux.

Quel rapport au réel cet art met-il en œuvre ?

I.B. : Le rapport au réel est central dans cette évolution. Il correspond à une transformation globale de notre lien à la représentation, à la mimésis, et on peut le résumer à l’aide du concept de « désublimation répressive » mis en place par Herbert Marcuse. Cela signifie le règne de l’autorité du réel, des amateurs en scène, du testimonial compassionnel, de la racialisation, de la performance qui, fondue dans l’idéologie du marché, porte cette hybris de destruction de la représentation. Ce qui s’est imposé, c’est un art prétentieux qui multiplie les discours de vérité, ce qui est très nouveau. Adieu l’ombre, le double, le tragique, l’absurde, et surtout l’humour.

« Il n’y a jamais eu aussi peu de diversité artistique que depuis que l’on se pâme devant la diversité. »

Comment se traduit selon vous l’idée de « diversité culturelle » au sein du monde de la culture et des instances institutionnelles ?

I.B. : Dans l’état postmoderne qui absorbe toutes les contradictions, la diversité a été, dans la culture, le moyen de masquer l’absence et la déshérence des politiques culturelles liées à l’intérêt général. Il n’y a plus de politiques culturelles. La diversité est un signifiant vide qui peut dire tout et n’importe quoi, soit une anti-politique. Il n’y a jamais eu aussi peu de diversité artistique que depuis que l’on se pâme devant la diversité.

Que voulez-vous dire lorsque vous vous inquiétez de la montée en puissance d’un discours de dénonciation dans le monde de l’art ?

I.B. : Les spectacles transmettent un goût de la dénonciation paresseuse, et préparent, j’en ai peur la venue d’un terrible retour à l’ordre. Ce qui est grave, c’est la manière dont on traite le public : soit en l’enfermant dans un miroir de reconnaissance sociale, où il va retrouver sur scène tous les items de ses angoisses de classe, de sa phraséologie moraliste, de son inoffensive surenchère de gauche ; soit en le fascisant par des conspuations incessantes, car de nombreux dispositifs scéniques désignent en effet le public comme complice de la barbarie. Ce rapport au public ne peut que détériorer la situation, faisant monter la haine de la culture, déjà inquiétante.

Pourquoi parlez-vous d’une intrusion du moralisme dans le domaine de l’art ?

I.B. : L’évolution correspond au passage de la conception politique de l’art, brechtienne (rationaliste, anti-manichéenne) ou adornienne (psychanalytique) à une conception moraliste, c’est-à-dire qui produit de la dénonciation à peu de frais, et hystérise le désir de rectifier les mœurs de l’homme perverti afin de le faire rentrer dans le droit chemin. Même les discours de la gauche radicale, qui prétendent récuser la gauche « morale », sont en fait éminemment moralisateurs, puisque leur matière première est la culpabilité, la haine du passé comme du présent. C’est donc une supercherie.

Comment interprétez-vous les aspirations à la censure qui apparaissent en France et ailleurs depuis une dizaine d’années ? Assiste-t-on à une surenchère au détriment du débat ?

I.B. : Je ne pense pas que l’art soit la place du débat et il me semble que cette manie de vouloir mettre du débat partout fait partie du problème : celui de la multiplication des postures de vérité qui produit du relativisme. C’est aussi un révélateur de l’atrophie du débat démocratique, que l’art ne peut soigner. La façon dont on entend le mot débat aujourd’hui pose question : c’est en général la juxtaposition de postures s’exprimant « en tant que ». On arrive vite, de cette manière, à l’exacerbation des susceptibilités, aux pressions, aux monopoles moralistes, et donc aux nouvelles formes de censure. En outre, la culture numérique, qui nous laisse penser que nous sommes chacun acteur, metteur en scène et spectateur de notre propre vie, aboutit à une surévaluation de la sphère narcissique au détriment d’un cadre symbolique commun.

« Les spectacles transmettent un goût de la dénonciation paresseuse. »

Pourquoi définissez-vous l’artiste comme un « ingénieur du social » ?

I.B. : L’ingénieur du social, ou le manager du symbolique, c’est l’artiste qui se fond dans la médiation et prétend être politique en passant des messages, en revendiquant une efficacité directe. C’est l’artiste qui a renoncé au public pour les « minorités », qui a renoncé au théâtre populaire pour lui préférer une incompréhension et une haine de la République, au moment où celle-ci a déjà presque entièrement cédé au marché. Une telle posture induit la multiplication de dispositifs qui délivrent des injonctions.

Ne craignez-vous pas d’être associée à une pensée conservatrice ou réactionnaire voire à la fachosphère ? 

I.B. : Non seulement je ne le crains pas mais je pense hélas que c’est un passage obligé. J’y vois la preuve même de ce que j’analyse : des procédés d’intimidation, et la montée en puissance des Savonarole. Je ne prétends pas être « politiquement incorrecte », car ce n’est qu’une posture supplémentaire.

En quoi le monde de l’art et de la culture constitue-t-il une « chambre d’incubation » des grands bouleversements humains ?

I.B. : La manière dont s’oriente le processus de civilisation se joue dans notre rapport au regard et à la mimésis. La destruction de cette dernière prépare à n’en pas douter un bouleversement. Les « studies », études culturelles anglo-saxonnes qui visent à dénoncer les mécanismes de domination, ont posé à la fin du vingtième siècle que le regard était à déconstruire car dominateur. Bientôt le regard sera tout simplement interdit, il n’y aura plus que de la prédication, des messages délivrés « en tant que », du ressenti. C’est une crise anthropologique majeure : l’art rendait possible le regard et la mise à distance du réel car il ne se confondait ni avec le réel ni avec le politique, ce qui protégeait l’artiste. A partir du moment où les plans se mêlent, que ce soit au nom de la médiation, ou au nom du fictif révolutionnaire, on produit un monde moralisateur et de censure, où il n’y a plus que des postures de vérité, et une sophistique menaçante sur ce qui est vraiment politique.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

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