La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Les formations artistiques

L’administration culturelle : enquête auprès des candidats

L’administration culturelle : enquête auprès des candidats - Critique sortie
© D. R.

Publié le 10 octobre 2009

Vincent Dubois, sociologue et politiste, est notamment l’auteur de La politique culturelle (Belin, 1999) et Les mondes de l’harmonie (La Dispute, 2009). Il a créé le master Politique et gestion de la culture à l’Institut d’études politiques de Strasbourg où il enseigne. Il a mené une enquête auprès des candidats aux masters en administration culturelle dont il évoque ici certains résultats.

Quels débouchés et quel accès à l’emploi ces formations offrent-elles ?
Vincent Dubois :
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, à niveau établissement et type de formation équivalent, l’obtention d’un emploi à l’issue de la formation n’est pas forcément plus difficile que dans d’autres domaines. Au moins pour les formations bien cotées, la concurrence à l’entrée est tellement importante (souvent moins d’une place pour dix candidats) que les étudiants sont sur-sélectionnés et cumulent déjà beaucoup d’atouts à l’entrée dans un master. Ils en sortent avec une certification universitaire, de nouvelles compétences et expériences, au travers d’un stage souvent long (plusieurs mois), sans parler des contacts qu’ils ont pu développer, et sont en ce sens bien préparés même si le marché de l’emploi est tendu. Par ailleurs, si certains décrochent rapidement un « bon » emploi, la difficulté générale des jeunes à trouver un emploi combiné au type de rapport au travail qu’envisagent souvent les jeunes professionnels de la culture conduit aussi à accepter des contrats précaires et des salaires bas, et il n’est pas rare que les diplômés de ces formations cherchent à créer leur propre activité. On peut aussi y voir un moyen d’accumuler un capital d’expériences, de compétences et de relations conduisant à terme à un emploi plus stable et mieux rémunéré. Il faut donc raisonner à échéance de trois ou quatre ans à l’issue de la formation : se stabiliser dans un emploi conforme à ses aspirations peu avant la trentaine peut paraître tardif mais est finalement assez conforme avec la situation générale de l’emploi aujourd’hui.

Comment caractérisez-vous les étudiants choisissant ces filières ? Ont-ils une pratique artistique régulière ? Ont-ils été ou sont-ils candidats à une formation artistique supérieure ? Leurs parents font-ils partie du milieu artistique ?
V. D. :
C’est tout l’objet de la recherche que je suis en train de mener. Sans surprise, la première caractéristique de ces étudiants est, à l’image des formations qu’ils suivent et des métiers auxquels ils se destinent, leur grande diversité. Un étudiant de Sciences Po peut y côtoyer un musicien issu du conservatoire, un juriste une étudiante en lettres classiques. La pratique artistique fait partie des éléments qui les rassemblent au-delà de la diversité des cursus antérieurs. 90% ont suivi des enseignements artistiques, environ 30% en suivent encore, les deux tiers ont eu une pratique artistique et près de 40% la continuent. Il serait cependant beaucoup trop simple de les considérer comme des artistes ratés. La vocation artistique que certains évoquent a pu constituer une première expression des prédispositions plus générales  qui orientent aujourd’hui vers un métier dans le secteur culturel. La minorité (15%) qui évoque toujours la possibilité d’une carrière artistique se tourne vers une formation à l’administration culturelle soit comme un moyen d’acquérir des compétences jugées aujourd’hui nécessaires à la pluriactivité de fait de nombre de professions artistiques, soit comme un moyen de rebondir professionnellement sans totalement renoncer à ses aspirations. Les parents de 20% des candidats aux masters culturels travaillent dans ce domaine. Il y a donc aussi une forme de reproduction professionnelle qui est sans doute nouvelle au moins dans son ampleur compte tenu du fait que le développement de l’emploi dans ce secteur est encore relativement récent.

« La pratique artistique fait partie des éléments qui rassemblent les étudiants au-delà de la diversité des cursus antérieurs. »

Quelles logiques sociales participent au choix de ces filières ? En quoi ces formations sont-elles valorisantes pour les étudiants ?
V. D. :
J’en ajouterai deux à celles déjà évoquées. La première constitue une stratégie de lutte contre le déclassement. Elle est notamment le fait de filles (qui représentent 85% des candidatures), issues de milieux socialement et culturellement privilégiés (environ 60% des candidats) et qui présentent un bon profil scolaire (classes préparatoires) d’orientation littéraire. Dans un contexte où l’enseignement qui en d’autres temps aurait pu constituer leur débouché « naturel » est non seulement dévalorisé mais aussi lui-même aléatoire, l’emploi culturel peut être envisagé non seulement comme offrant une position ajustée à ses dispositions (le goût pour l’art, la recherche de l’épanouissement personnel, etc.), mais aussi comme le moyen de ne pas déchoir socialement du fait du capital symbolique et relationnel qu’il permet d’escompter. Si cette logique peut apparaître « positive » (en termes psychologiques, on dirait qu’elle repose sur une forte motivation), elle procède donc d’une forme de contrainte au sens où elle tient à la réduction de l’espace des possibles pour cette catégorie d’étudiants. Ceux qui, au contraire, paraissent bénéficier d’un horizon plus ouvert, après avoir suivi une formation généraliste et bien cotée sur le marché de l’emploi comme Sciences Po, peuvent envisager la même orientation mais pour des raisons différentes, et sans doute largement inconscientes. Certains envisagent la culture entre autres domaines possibles : ils ont un intérêt personnel dans ce domaine et peuvent se permettre le « risque » d’une orientation moins assurée car ils ont aussi, davantage que d’autres, le luxe du choix. D’autres se sentent en décalage avec le standard social que représente une formation « d’élite » ou prétendue telle, qu’ils ont suivi pour rassurer leurs parents, au prix parfois d’un renoncement à des aspirations artistiques. L’orientation vers un master culturel constitue alors un moyen de renouer avec ces dispositions antérieures, parfois aussi d’investir une fibre « militante » dans son projet professionnel. Tout cela conduit évidemment à des manières très différentes d’envisager et plus tard d’exercer son métier, mais c’est une autre histoire…

Propos recueillis par Agnès Santi

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