La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Himmelweg

Himmelweg - Critique sortie Théâtre
Mention A Bozzi Légende photo : Les habitants du camp de Terezin contraints à une sinistre mascarade devant le délégué de la Croix-Rouge.

Publié le 10 décembre 2007

Terezin, 1944. Mensonge, pouvoir, normalité, peur, folie : Jorge Lavelli exacerbe les relations entre bourreau et victimes, contraintes de jouer la comédie d’un bonheur tranquille aux portes de la mort.

Himmelweg, « chemin du ciel », désigne la rampe de ciment qui mène de la gare à ce qui était désigné par l’infirmerie.
Comment au pays de Goethe vint au pouvoir un régime d’une telle cruauté ? Comment les bourreaux justifient-ils une telle folie meurtrière, apportant une solution à un problème inventé, le « problème juif » ? L’histoire répond, et les hommes ne seront sans doute jamais calmés dans leurs ardeurs criminelles. La pièce de Juan Mayorga, d’une force dramatique incontestable, enchevêtre réel et imaginaire, orchestrant une série de glissements et de télescopages, dévoilant une multiplicité de points de vue, avec une ironie glaçante. Le texte souligne les terrifiantes absurdités qui caractérisent cette période, autant d’expressions d’une inhumaine humanité, et interroge les liens entre pouvoir, mensonge et normalité. Qu’est-ce qu’être un homme dans de telles conditions ? L’implacable mécanique écrase les victimes, mais aussi les bourreaux prisonniers de leur idéologie. Point de départ de la pièce, un fait réel : la visite par la Croix Rouge en mai 1944 du camp de Terezin, pour l’occasion embelli et transformé quasiment en lieu de vie idyllique. Les photos de l’envoyé du CICR, – en haut lieu parfaitement informé de la solution finale -, servirent de propagande au régime nazi. « Je suis venu pour voir. Je suis les yeux du monde. » dit le délégué.

Un automate affolé à la limite du burlesque

Trois personnages principaux se heurtent, tragiquement : le commandant du camp (Pierre-Alain Chapuis), le maire du ghetto, Gershom Gottfried – le seul à avoir un nom, mais que le commandant s’entête à appeler Gerhard ! – (Dominique Boissel), et le délégué de la Croix-Rouge (Alain Mottet). « L’Allemand, le juif et moi ». Revenu sur place quelques années plus tard, alors que le bois recouvre le site, le délégué raconte son expérience : « Je n’avais rien vu d’anormal, je ne pouvais pas inventer ce que je n’avais pas vu. » Retour en arrière. Le public assiste à l’élaboration minutieuse de la mise en scène du commandant, un théâtre du mensonge pour masquer l’horreur et la mort, qui nécessite la participation active de Gottfried. Ici un vendeur de ballons, là une fillette qui joue, là une synagogue, là un orchestre. La mise en scène de Jorge Lavelli s’attache à mettre en lumière cette incompréhensible folie qui consiste en la mise en œuvre par des esprits froids et méthodiques d’un meurtre à l’échelle d’un peuple. Le metteur en scène ne montre pas un commandant cynique et calme mais plutôt un homme d’une nervosité incontrôlable, s’empressant de citer Spinoza, Aristote, Pascal ou Shakespeare pour étayer sa sinistre mascarade. Il en devient grandiloquent, un automate affolé à la limite du burlesque. Sa voix et son corps trébuchent, tressautent, s’emballent, se rebellent. Face à lui, des enfants terrifiés, et le malheureux maire, coincé entre les directives du commandant et la terreur que lui inspire la venue des trains chaque matin à 6 heures. Saluons la prestation des comédiens, au cœur d’une pièce oscillant sans cesse entre l’horreur brute du réel et les intrusions du mensonge et d’une imagination débridée. Un théâtre nécessaire qui suscite la réflexion. 
Agnès Santi


Chemin du ciel ( Himmelweg) de Juan Mayorga, traduction Yves Lebeau, mise en scène, Jorge Lavelli, du 9 novembre au 16 décembre, du mardi au samedi à 20H30, dimanche à 16H30, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36. Texte publié aux Solitaires Intempestifs.

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