La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jorge Lavelli

Jorge Lavelli - Critique sortie Théâtre
photo: Jorge Lavelli

Publié le 10 novembre 2007

La vérité du théâtre face aux manipulations

Jorge Lavelli, fin découvreur des écritures contemporaines, s’arrête avec Chemin du Ciel (Himmelweg) sur le dramaturge espagnol, Juan Mayorga. Une fiction clairvoyante sur la shoah, le cynisme et la manipulation.

Juan Mayorga est l’auteur d’une quinzaine de pièces dont Himmelweg que vous créez en France.
Jorge Lavelli : Ce jeune auteur écrit un théâtre plutôt politique, il traite de thèmes qui concernent la société entière. Mais il ne véhicule pas de messages à la façon des auteurs des années 60 ou 80. Son écriture s’adresse au public d’aujourd’hui, et ce bien que parfois – le seul point commun avec Brecht – Mayorga prenne pour point de départ des références à l’Histoire et à la mythologie. Il s’inspire d’un fait réel – le camp de concentration de Terezin – pour écrire une pièce de fiction, Himmelweg. À la source, un fait très grave à partir duquel s’entrecroisent des situations qui le sont moins et créent une distance. Mayorga utilise le théâtre comme un véhicule de mensonges pour dissimuler et déguiser la vérité, c’est une pièce sur la manipulation.

Quel est ce fait réel odieux ?

J. L. :
Après la deuxième guerre mondiale un ex-délégué de la Croix-Rouge revient au camp de concentration qu’il inspecta. Il nous raconte l’expérience de sa visite et redit l’objectivité de son rapport final qui concluait sur la « normalité » du camp. Des enfants jouaient, des musiciens répétaient… Aucune plainte, aucun appel au secours, aucun signe de désespoir de la part des victimes. Peut-être un peu de raideur dans le comportement. La pièce traite d’une Histoire qui ne cesse de donner à réfléchir, malgré les ouvrages sur la question, toujours dans l’incapacité de saisir la dimension de la tragédie. Les victimes vraies n’ont pas la parole, elles n’ont rien à dire. 

Les prisonniers ont un texte à réciter pour le Commandant du camp qui les a choisis.

J. L. :
Ce que le public voit sur scène – du théâtre dans le théâtre – , ce sont des acteurs amateurs, des acteurs qui ne sont pas des acteurs. Ils récitent un texte qui ne véhicule nulle trace de tragédie à l’intérieur du camp, ni non plus ce qu’eux-mêmes pensent de ce qu’ils sont en train de vivre. C’est beaucoup plus intrigant, d’ assister à quelque chose qui tourne autour de la souffrance mais dont le témoignage direct échappe.

« Nous faire sentir cette tragédie insoutenable sans nous montrer les victimes. »

Une façon clairvoyante de parler de la Shoah mais aussi de la manipulation, du cynisme et de l’horreur à tel point que la fiction est plus forte que ce qui pourrait être un témoignage de cette réalité « inimaginable ».

Inimaginable comme la solution finale d’extermination du peuple juif, décidée par d’autres peuples dits civilisés.

J. L. :
À côté des Juifs directement visés dans les camps se tenaient des combattants du nazisme, des résistants, des Noirs, des homosexuels, des gitans, des handicapés, des minorités quelles qu’elles soient. Mais la décision d’extermination concernait au premier chef le peuple juif. Et les peuples voisins ont suivi, soumis à leur aveuglement. La réalité a dépassé de loin la fiction, mais comment entendre cette réalité ? L’écriture de Mayorga me semble d’une intelligence dramaturgique extraordinaire dans son économie et son mystère. Par le biais de la théâtralité, l’écriture porteuse de mensonges traite clairement d’un événement qui frappe de front la mémoire collective.
 
Mayorga précise qu’Himmelweg n’est pas une pièce historique mais une pièce sur le présent.
 
J. L. : L’Espagne, qui venait de sortir de la Guerre civile, n’a pas participé à la Deuxième Guerre mondiale. Comme tous les autres pays plus ou moins veules, elle observait ce qui se passait en Allemagne. La dramaturgie de la pièce n’actualise pas un fait historique, c’est une œuvre de fiction ouverte. Le spectateur pense à son propre milieu, au franquisme en Espagne, à la dictature en Argentine, aux mouvements sociopolitiques qui relèvent de la manipulation quotidienne. La pièce a lieu aujourd’hui, elle procède du témoignage de quelqu’un qui a été le délégué de la Croix-Rouge. Dans ces confessions se cache de la lâcheté ; on devine que des milliers d’autres ont pu voir l’horreur, ils n’ont pas poussé la porte pour le dire. Le génie de Mayorga consiste à nous faire sentir cette tragédie insoutenable sans nous montrer les victimes, mais des êtres avec leurs propres difficultés qui font semblant de croire au futur. Ils n’en vivent pas moins des ruptures sentimentales, ils jouent de la musique, leurs enfants s’amusent. À l’intérieur de la fiction qui fraie aussi avec l’humour, éclate l’extravagance étrange de cette manipulation, la faiblesse de l’homme devant ses choix, son manque de dignité vis-à-vis des autres et de la mort. L’homme apparaît dans toute sa complexité et sa monstruosité. Cette accumulation rare de forces dramatiques fait que Himmelweg est une pièce majeure dans le théâtre contemporain, d’où mon enthousiasme à la créer . Un privilège.

Propos recueillis par Véronique Hotte


Chemin du ciel (Himmelweg)
De Juan Mayorga, texte français d’Yves Lebeau, mise en scène de Jorge Lavelli, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30, du 9 novembre au 16 décembre 2007 au Théâtre de la Tempête Cartoucherie 75012 Paris Tél : 01 43 28 36 36 www.la-tempete.fr
Texte publié aux Solitaires Intempestifs

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