La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Gian Manuel Rau

Gian Manuel Rau - Critique sortie Théâtre
Photo : Mario Del Curto

Publié le 10 janvier 2008

Le Pélican : le feu amer de la vengeance

« L’effrayant Strindberg. Cette fureur, ces pages arrachées à la force du poing » écrivait Franz Kafka, dans son Journal… Dans Le Pélican, écrit en 1907, le dramaturge suédois (1849-1912) griffe sans pitié le portrait d’une famille dévorée par ses batailles domestiques. Enième épisode du « combat des cerveaux » entre l’homme et la femme, ce drame montre comment un père se venge de son épouse en révélant son visage hideux à ses enfants par une lettre posthume. Elevés sous le joug glacial de leur mère avaricieuse, la faim et la peur au ventre, Fredrik et Gerda ourdissent alliances et vengeances, pour se libérer et mettre le feu aux apparences bourgeoises, tandis que le gendre tente de manipuler les ficelles de la maisonnée. Gian Manuel Rau, jeune metteur en scène suisse alémanique, a réuni de remarquables acteurs et manigance ce jeu destructeur, acerbe, où les cœurs, roidis à force d’être étouffés, finissent par se briser sur le tranchant de la réalité.

Vous aviez présenté aux Gémeaux Les Revenants, d’Ibsen, qui s’introduisait déjà au sein d’une famille dominée par la figure de la mère et traquait le drame du mensonge et du pouvoir. Strindberg brosse lui aussi une violente peinture de la nature humaine. Quel lien tracez-vous entre les deux pièces ?
 
Strindberg observe l’humain et met à nu les comportements de ses contemporains. Il montre la dureté, la ruse et l’égoïsme des êtres, sans édulcorant aucun. En ce sens, il prolonge et approfondit le geste d’Ibsen, dont le théâtre tend un miroir aux bourgeois pour leur montrer leurs mensonges et leurs angoisses. Mais chez lui, la cruauté apparaît plus bestiale, elle se passe de toute explication psychologique, de toute excuse. Les personnages se comportent comme des animaux dans un jardin zoologique. Cette brutalité perce dans la langue. Le dialogue vire au combat, les phrases se transforment en armes. La traduction de René Zahnd, très sèche, moderne, restitue le tranchant de l’écriture et l’inscrit dans le présent. Elle sonne comme du Glenn Gould jouant du Bach : staccato sans pédale droite !
 
N’est-ce pas effectivement une des forces du théâtre : conjuguer la force émotionnelle et la distance nécessaire au regard conscientisé ?
 
Toutes les bonnes pièces sont exemplaires d’une réalité que le spectateur peut ramener à sa propre expérience. Le théâtre opère une condensation des conflits qui travaillent l’humanité et l’individu. Il offre même un des seuls endroits où la communauté des citoyens peut se rassembler et voir ces conflits « en vrai ». Pour introduire cette distance nécessaire à la prise de conscience, Strindberg supprime paradoxalement tout recul analytique. Ses personnages ne réfléchissent pas à la violence de leurs actes, ils ne se rendent pas compte.
 
« Le dialogue vire au combat, les phrases se transforment en armes. »
 
Que se cache-t-il derrière cette guerre permanente et sans merci ?
 
Ces êtres espèrent simplement être aimés, caressés, soulagés, mais ils ne savent pas comment instaurer d’autres rapports que de haine. D’ailleurs, ils ne connaissent que peu de choses les uns des autres, par manque d’intérêt, par indifférence. La rancune, les préjugés et les ressentiments ont fini par gangrener totalement les relations familiales. La mère, les enfants et le gendre participent tous à ce jeu destructeur, bien que chacun veuille secrètement le contraire de ce qu’il fait. A l’issue de cette bataille d’une froide férocité, qui laisse tout le monde fracassé et qui pourrait ouvrir une perspective plus sereine, ils ne parviennent pourtant pas à modifier leurs attitudes et à se réconcilier.
 
Le Pélican est la quatrième « pièce de chambre » de Strindberg. Comment, aujourd’hui que l’intime est surexposé, maniez-vous cette proximité ?
 
A la fin de sa vie, Strindberg a fondé le Théâtre Intime à Stockholm. Dans cette petite salle, il voulait créer une proximité pour que le public ne puisse esquiver la confrontation avec ce qui se passait sur le plateau. Il a écrit Le Pélican pour ce cadre-là. Ma démarche épouse cette approche. J’ai toujours cherché au théâtre à montrer l’humain dans ses faiblesses, ses maladresses, avec tendresse mais sans concession. J’essaie de trouver un jeu débarbouillé des effets dramatiques, naturel sans être naturaliste, d’inscrire la représentation dans la vérité du moment présent. La scénographie d’Anne Hölck, très fragmentée, préserve l’intimité et évoque l’éventualité d’une catastrophe…
 
Comment travaillez-vous cet « être au présent » avec les comédiens ?
 
Nous avons commencé à fouiller le texte comme des enfants jouant dans un bac à sable. C’était la seule façon de creuser dans les plis les plus profonds des personnages, qui s’enfoncent dans des zones extrêmes, terriblement troubles. Leur parcours s’avère complexe et porte la tension au paroxysme. Le texte est composé comme une sonate. Sa précision musicale ne prête guère à un travail fondé sur l’improvisation. Ma tâche a d’abord consisté à concevoir le « bac à sable » et à observer attentivement ce que faisaient les acteurs. Elle a aussi visé à ôter la peur pour que chacun ose livrer ses idées, ses intuitions, se tromper ou simplement avouer ses doutes. A partir de cette collection d’état de corps, de voix, de situations, j’ai bâti l’architecture et le rythme du spectacle. Dominique Reymond, Sasha Rau, Bruno Subrini, Roland Vouilloz et Caroline Torlois ont affronté leur rôle avec courage. Ils jouent sur un fil tendu… à l’extrême.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Le pélican, d’August Strindberg, mise en scène de Gian Manuel Rau, nouvelle traduction de René Zahnd, du 2 au 24 février 2008, du jeudi au samedi à 20H45, dimanche à 17H, au théâtre Les Gémeaux, 49 av G. Clémenceau, 92330 Sceaux. Tél : 01 46 61 36 67. Texte publié aux éditions de l’Arche.

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