La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Galin Stoev

Galin Stoev - Critique sortie Théâtre
Galin Stoev

Publié le 10 mars 2008

Métaphysique des rituels quotidiens

Après une version douce-amère de la Festa de Spiro Scimone, présentée l’an passé, Galin Stoev retrouve les comédiens du Français et s’attaque aux sketches cruellement drôles de l’israélien Hanokh Levin (1943-1999). Le metteur en scène bulgare en tire la chronique d’une humanité ordinaire, aux prises avec sa quête forcenée du bonheur, ses espoirs immenses… et la réalité désespérément plate de l’existence.

Pourquoi Hanokh Levin ?
J’ai découvert son théâtre par hasard, en glanant des extraits traduits en russe sur internet. Sa capacité à cerner l’épicentre du paradoxe de la nature humaine et à l’inscrire dans le quotidien le plus banal m’a immédiatement touchée. Alors qu’il travaille sur des situations essentiellement tragiques, Levin parvient à extraire un rire où se croisent la drôlerie, l’humour et la cruauté, et ceci dans une forme très brève, le sketch.
 
 « Le tragique, mais aussi le rire, naissent précisément de l’impossibilité d’accorder rêves et réalités. »
 
Cette écriture ne se livre pourtant pas d’emblée. Il faut la pousser dans ses retranchements pour qu’elle se révèle sous la banalité des dialogues et la trivialité des situations.
Elle est en cela profondément théâtrale : il faut la jouer pour qu’elle dégage toute sa puissance. Parallèlement à ses pièces de théâtre et ses sketches politiques, très critiques envers Israël et liés au contexte de son époque, Levin a écrit des saynètes qui semblent prélevées à même la vie quotidienne : des situations apparemment anodines, avec des personnages tout aussi insignifiants. J’ai pioché parmi ces dernières, plus universelles. Car, au-delà de la drôlerie et de l’anecdote, ces histoires ont une résonnance métaphysique ou philosophique. Elles présentent des êtres empêtrés dans leur morne existence, piégés entre leurs aspirations, immenses, leur quête opiniâtre de bonheur, et leur incapacité à mettre en œuvre ce qu’il faudrait pour les réaliser. Souvent égoïstes, naïfs, lâches, entêtés, ils s’affairent, brassent du rien, suivent leur logique, mais finissent sans cesse par buter sur un paradoxe. Le tragique, mais aussi le rire, naissent précisément de l’impossibilité d’accorder rêves et réalités.
 
Dans Genèse, un des sketches, Dieu, visiblement, s’est absenté. Chez Levin, la tragédie se passe de Dieu, de transcendance.
Il a voulu inventer une forme moderne de tragédie, sans dieu ni destin, qui montrerait l’homme en proie à ses propres limites, à ses échecs et vains espoirs. Le tragique est double : privé de Dieu donc de l’hétéronomie des lois divines et de la possibilité d’une cause supérieure, l’humain doit se débrouiller et assumer tout seul, sans espoir d’au-delà. Mais englué dans le cours de son quotidien, il se trouve en fait dans l’impossibilité de choisir et d’infléchir le sens de sa vie. Comme Macbeth, dans Shakespeare. Et comble d’ironie, Levin choisit le cabaret, une forme souvent empruntée par le divertissement… Sans pitié !
 
Est-ce pour pointer non seulement le tragique mais l’absence de conscience tragique ?
Contrairement aux personnages de Beckett, les « héros » de Levin n’ont pas conscience du tragique de leur condition. Ils sont trop fermés sur eux-mêmes. Ils font semblant d’entrer en contact avec les autres. Au fond, ils restent seuls, les autres n’existent pas. Cette solitude et cet enfermement créent un sentiment de claustrophobie qui les pousse à s’échapper par le rêve, la folie… ou de petits rituels ordinaires pour tenter de tromper la vacuité, pour s’en sortir. Ces sketches ressemblent justement à de petits rituels mais désacralisés, qui se forment puis se décomposent et s’imbriquent autrement, dans une autre histoire, et ainsi de suite. Les zigzags entre les niveaux existentiel et profane donnent le vertige !
 
Comment les articulez-vous sur scène ?
Je n’adopte pas le modèle cabaret, sans pour autant tricoter un fil narratif linéaire. D’ailleurs, durant les répétitions, l’ordonnancement des sketches varie encore d’un jour à l’autre. En fait, je cherche une forme qui s’appuie sur les mécanismes et la structure de l’écriture. Les comédiens ne changent pas de personnages ni de costumes ni d’espace d’une saynète à l’autre. Ils restent sur le plateau, bricolent dans leur coin, comme enfermés dans un perpétuel présent. Finalement, je respecte les trois unités classiques ! Les sketches s’enchaînent en une série d’instantanés pris sur le vif, de visions rapides, parfois violentes, sur la condition humaine.
 
Comment avez-vous travaillé avec les comédiens pour atteindre ce ton si singulier, entre l’effroi et l’hilarité ?
Nous avons d’abord joué tous les textes, sans que la distribution soit fixée, et procédé à l’analyse des actions et intentions pour discerner l’architecture de l’écriture. Le jeu ne doit être ni trop cérébral ni trop émotionnel. En fait, les comédiens ne doivent pas jouer les personnages mais les situations dessinées dedans. Nous avons ainsi bâti une structure dramaturgique très charpentée, tout en laissant des marges d’improvisation, qui permettent aux comédiens de trouver leur liberté et de réagir en fonction des spectateurs. Une façon de créer une même temporalité entre la scène et la salle.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Douce vengeance et autres sketches, d’Hanokh Levin, traduction de Laurence Sendrowicz, mise en scène de Galin Stoev, du 13 mars au 20 avril 2008, à 18h30, relâche lundi et mardi, ainsi que les 22 et 23 mars, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, 75001 Paris. Rens. 01 44 58 98 58 et www.comedie-francaise.fr. Les textes d’Hanokh Levin traduits en français sont publiés aux Editions théâtrales.

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