Théâtre - Critique

Fore !

Fore ! d'Aleshea Harris, mis en scène par Arnaud Meunier. Crédit : Sonia Barcet

La Comédie de Saint-Etienne /Théâtre de la Ville/ d'Aleshea Harris / mes Arnaud Meunier

Arnaud Meunier présente Fore !, premier texte créé en France de la jeune auteure américaine Aleshea Harris. Un univers d’écriture extravagant, burlesque, labyrinthique, porté par une remarquable mise en scène du directeur de La Comédie de Saint-Etienne.

Il nourrit une véritable passion pour les écritures contemporaines. Depuis ses débuts, il y a une vingtaine d’années, Arnaud Meunier a mis en scène des œuvres de Michel Vinaver, Oriza Hirata, Abdelkader Alloula, Valère Novarina, Eddy Pallaro, Stefano Massini, François Bégaudeau, Lot Vekemans… La saison prochaine, il créera une pièce inédite de Fabrice Melquiot (J’ai pris mon père sur mes épaules, librement inspirée de l’Enéide). Mais aujourd’hui, c’est l’univers d’une jeune auteure américaine au nom encore inconnu en France – Aleshea Harris – qu’il soumet à notre attention. Et il s’agit d’une très belle découverte. L’actuel directeur de La Comédie de Saint-Etienne a fait la connaissance de cette artiste à Los Angeles, lors d’un voyage réalisé dans le cadre d’un partenariat mis en place entre l’Ecole du Centre dramatique national stéphanois et le Californian Institute of the Arts (CalArts). La jeune femme était alors encore étudiante au sein de l’institution californienne. L’intérêt du metteur en scène pour ses textes directs, résolus, engagés fut immédiat. « Pour moi, Aleshea Harris est un mélange de Pier Paolo Pasolini, d’Aimé Césaire et aussi, d’une certaine manière, de Michel Vinaver », nous expliquait Arnaud Meunier dans une récente interview*. Venue deux fois en résidence à Saint-Etienne afin d’élaborer une pièce pour des ateliers d’élèves-comédiens, l’écrivaine signa Coyote comes. Naquit ensuite l’idée d’un projet plus vaste. Un véritable spectacle cette fois-ci, interprété en anglais par une distribution composée d’étudiants des deux écoles. Arnaud Meunier passa commande à Aleshea Harris d’une œuvre-paysage : entendons, comme l’a défini Michel Vinaver, une œuvre fragmentée, qui échappe aux logiques de la causalité et de la linéarité. Fore ! allait voir le jour.

Un monde dans lequel tout est loin d’aller bien

A la fois cri de colère, appel au sursaut et éclat de rire désespéré, ce texte créé le 27 février dernier a tout pour déconcerter. Il est le fruit d’un geste brut, libre, baroque, profondément personnel, qui s’autorise toutes sortes de débordements et de fantaisies. Un geste qui pose des questions sans apporter de réponses, qui expose les maux et les menaces d’une société à l’agonie par le biais d’ellipses souvent burlesques. Omniprésence de la guerre et des armes, état d’urgence permanent, oppression de l’ordre établi… On pourrait être rebuté par une manière d’avancer par enjambements et incartades, si cette écriture n’était traversée par une forme d’évidence. On est saisi par son souffle, son authenticité, son audace. Incarnée par un groupe de jeunes comédiens talentueux (Tamara Al Saadi, Preston Butler III, Valentin Clerc, Margaux Desailly, Luca Fiorello, Cordelia Istel, Matthew Kelly, Cemre Salur, Guillaume Trotignon, Reggie Yip), cette fable à entrées multiples présente deux sphères qui se déploient en parallèle. Avant de s’entrecroiser. Il y a les Atrides, foyer de la classe moyenne supérieure qui renvoie aux figures de l’Orestie. Il y a les Halburton, famille dont le père est le chef d’état improbable d’un pays dévasté par la guerre. Rêverie loufoque faisant d’incessantes incursions du côté du cauchemar, Fore ! puise autant dans le poétique que dans le politique. Pour donner vie à cette pièce intrigante, Arnaud Meunier trace une ligne de force entre fluidité et précision. Sa mise en scène aiguë offre un bel appui à l’univers d’Aleshea Harris. Au sein d’un espace à deux étages (la scénographie est de Carlo Maghirang, artiste issu de CalArts), les personnages se démènent dans des existences qui font rire, autant qu’elles troublent et interrogent. Théâtre de la menace qui pèse, de la dénonciation qui claque, de la réconciliation qui se cherche, Fore ! brise quelques-uns de nos repères pour nous parler d’un monde égaré. Qui n’est pas loin du nôtre.

 

* La Terrasse n° 262, février 2018.

 

Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement

Fore !
du Mardi 27 février 2018 au Vendredi 2 mars 2018
La Comédie de Saint-Etienne - Centre dramatique national
place Jean-Dasté, 42000 Saint-Etienne.

Du 27 février au 2 mars 2018 à 20h. Spectacle en anglais, surtitré en français. Durée de la représentation : 1h50. Tél. : 04 77 25 14 14. www.lacomedie.fr


Egalement au Théâtre de la Ville – Les Abbesses du 6 au 9 mars 2018 à 20h30, le 10 mars à 15h et 20h30 ; au Théâtre national de Nice les 14 et 15 mars à 20h, au Théâtre national de Bruxelles du 29 au 31 mars à 20h15.


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