Naomi Wallace a écrit « Eden », le troisième volet de sa Trilogie du Kentucky, pour Tommy Milliot
C’est pour Tommy Milliot que Naomi Wallace a [...]
À la tête du NTB depuis janvier 2024, Tommy Milliot défend l’utopie d’un théâtre public comme lieu de partage et de réconciliation. En début de saison prochaine, il crée Eden de Naomi Wallace, clôturant ainsi la Trilogie du Kentucky, cycle de pièces de l’autrice américaine dont il a mis en scène les deux premiers volets en 2019 et 2024.
Quels engagements sont au cœur du projet que vous menez au NTB ?
Tommy Milliot : Des engagements qui correspondent, finalement, à la mission première d’un centre dramatique national de décentralisation : se mettre au service des artistes pour soutenir la création d’œuvres nouvelles et, conjointement, trouver les moyens de transmission qui rendent possible le partage de ces œuvres avec les habitants et habitantes de nos territoires. Cela, en portant une attention particulière à la littérature, aussi bien contemporaine que classique. J’ai à cœur de faire en sorte que le théâtre soit un refuge, un endroit de pur présent, de diversité et de complémentarité, un lieu intergénérationnel de partage et de réconciliation.
Comment cette forme d’utopie s’incarne-t-elle au sein de la saison 2026/2027 ?
T.M. : Elle s’incarne par des projets qui visent à créer des liens entre les artistes et les publics. Les « Portraits d’artistes », par exemple, sont des cartes blanches données à des créatrices ou créateurs présents au NTB à l’occasion d’un spectacle. L’idée est de créer, sur des périodes plus ou moins longues, une forme de permanence artistique par le biais de lectures, d’expositions, de masterclass…, événements qui permettent d’enrichir le regard que l’on porte sur l’univers d’un artiste. En 2026/2027, ce sont Tiphaine Raffier et Macha Makeïeff qui seront ainsi mises en avant. À terme, j’aimerais beaucoup que ces Portraits puissent être généralisés à l’ensemble des artistes soutenus par le NTB. Nous avons aussi mis en place un Bureau des jeunes. Ce bureau réunit des jeunes gens âgés de 15 à 25 ans, souvent éloignés de la culture théâtrale, qui participent à des ateliers d’écriture et de découverte de textes, à des rencontres avec les artistes…
Un autre axe important de votre projet est le programme Ici et là…
T.M. : C’est un programme qui vise à faciliter la circulation de nos publics en organisant des trajets en navette depuis nos territoires jusqu’au NTB, mais aussi depuis le NTB jusqu’à des lieux partenaires : à Dijon, Vesoul ou La Chaux-de-Fonds. Le NTB est un théâtre ouvert qui appartient à un écosystème culturel au sein duquel les enrichissements mutuels sont nombreux. Cet esprit de partage s’exprime également en fin de saison lors de Jours de fête, un temps fort dédié à la création amateur. Durant 4 jours, les espaces du NTB accueillent toutes sortes de propositions, dans un esprit joyeux de kermesse artistique.
La saison 2026/2027 est quasi exclusivement composée de créations d’artistes femmes. Était-ce une volonté de votre part ?
T.M. : Oui. Et je crois que cette volonté est nécessaire. Depuis toujours, mon travail est lié à des artistes femmes, à des figures féminines. C’est donc très naturellement que, lorsque je construis une saison théâtrale, je souhaite donner la parole à des créatrices d’aujourd’hui. La parité est pour moi un minimum de réparation. Dans cette saison prochaine, on dépasse de beaucoup les 50%. Évidemment, je choisis avant tout ces artistes parce que je les trouve talentueuses, parce qu’une rencontre a eu lieu, parce qu’un désir est là. Je tiens également à préciser que tous les spectacles de la saison 2026/2027 ont été produits ou coproduits par le NTB. C’est pour moi un véritable cheval de bataille : construire des liens forts avec des artistes et s’engager pour que leurs créations puissent voir le jour.
Parmi ces liens forts, il y a ceux établis avec vos cinq artistes associées. Qui sont-elles ?
T.M. : Deux d’entre elles sont des artistes confirmées : Tiphaine Raffier et Marianne Ségol. Les trois autres sont des artistes émergentes : Héloïse Desrivières, Lucile Lacaze et Juliette Mouteau. Nous les soutenons dans des relations sur-mesure, qui passent par l’artistique, la technique, la production, la structuration de leur compagnie…
Après La Brèche en 2019 et Qui a besoin du ciel en 2024, vous créez Eden de Naomi Wallace en octobre prochain. Qu’est-ce qui vous lie au théâtre de cette autrice ?
T.M. : J’ai découvert l’écriture de Naomi Wallace en 2018, en lisant La Brèche. J’ai immédiatement été séduit par la profonde humanité de cette pièce. Naomi Wallace dépeint les sentiments et les caractères humains de manière très singulière. Elle jongle entre politique et poétique en donnant une grande place à l’organique. Chez elle, le corps physique devient une métaphore du corps social. Son écriture est tout sauf naturaliste.
Eden est le troisième volet d’une trilogie consacrée au Kentucky qui convoque les fantômes de ce territoire, dans lequel elle a grandi…
T.M. : Oui. Et contrairement aux deux premiers volets, Naomi Wallace a écrit Eden pour moi. Nous avons beaucoup échangé durant son processus d’écriture. Elle a finalisé son texte à Besançon, lors de séances de travail avec les cinq jeunes interprètes que j’ai réunis pour mon spectacle. Eden, comme La Brèche et Qui a besoin du ciel, traite du racisme ordinaire et de la violence de classe. Cette pièce présente un groupe d’adolescents épris de liberté qui rêvent d’échapper à leurs déterminismes sociaux. Pour s’amuser, ils s’inventent d’autres vies à l’intérieur de maisons qui ne sont pas les leurs. Jusqu’au jour où ils sont percutés par la réalité d’une vérité cachée… Je souhaite que ma mise en scène soit au plus proche de cette magnifique écriture, qu’elle crée un théâtre concret, physique, un théâtre aux antipodes d’une représentation mentale.
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat
Tél. : 03 81 88 55 11.
C’est pour Tommy Milliot que Naomi Wallace a [...]