La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -235-Saison 2015~2016 de la Comédie de l’Est

L’impérieuse nécessité du théâtre

L’impérieuse nécessité du théâtre - Critique sortie Théâtre Colmar La Comédie de l'Est
Guy Pierre Couleau : crédit Cédric Baudu

Amphitryon / de Molière / mes Guy Pierre Couleau / Entretien Guy Pierre Couleau

Publié le 30 août 2015 - N° 235

Le directeur de la Comédie de l’Est prend la mesure de l’avenir, organise sa saison en partageant les outils de son théâtre et met en scène Amphitryon, de Molière, comme un appel à la responsabilité.

« Le constat des tragédies invite à penser le futur. »

Quelle est la couleur de cette nouvelle saison ?

Guy Pierre Couleau : Après les événements de janvier, j’ai été très frappé par ce qu’a dit Boris Cyrulnik : pour parler des problèmes de notre société, il faut du théâtre. J’ai compris alors que ce dont j’avais envie de parler, c’est du futur, des générations à venir construisant une humanité qui soit belle. La mémoire, les questions d’histoire, de généalogie, de transmission, sur lesquelles j’ai toujours beaucoup travaillé, servent à penser demain. Le théâtre a envie de changer le monde. Le constat des tragédies invite à penser le futur. L’avenir m’est ainsi apparu comme la couleur que je voulais donner à la saison. Un jour, je ne serai plus au Centre Dramatique. Je pense beaucoup à préparer l’après. Donner à des compagnies et des compagnons une maison à connaître de l’intérieur, les aider à travailler avec le public. Il est indispensable qu’une maison comme celle-là soit animée par des artistes. En ce moment, avec toutes les restrictions de budget, il faut soutenir les artistes indépendants car ils sont le fer de lance de la culture. S’il n’y a que des maisons institutionnalisées vides d’artistes, elles seront bientôt vides de sens. C’est fondamental pour nous tous. Même si on sait qu’on va avoir moins de moyens, il faut faire plus quand même. C’est pour cela que j’aime tant Vilar et Jouvet et ce temps où le théâtre s’est construit avec peu de ressources. Dans un temps de pauvreté, on peut continuer à faire du théâtre avec pas grand-chose.

Cette saison, vous choisissez de mettre en scène Amphitryon. Pourquoi ?

G. P. C. : D’abord parce que j’en rêve depuis des années, ensuite parce que c’est une des plus belles pièces de Molière. C’est un puits sans fond, d’une incroyable richesse stylistique, très compliqué à lire à cause de sa forme, magistrale en son écriture. Molière y ose une liberté très originale en son siècle. On en connaît trente-huit versions de Plaute à Giraudoux ; son thème n’est donc pas propre au XVIIème siècle. Les dieux usurpent l’apparence des humains pour créer le désordre. Cette question du désordre est magnifique car elle nous oblige à penser hors marges, en affirmant que c’est à nous de gérer les affaires des hommes au lieu d’en laisser le soin aux dieux. Cette pièce est un trait d’union entre le XVIème siècle de la croyance et le XVIIIème siècle de la connaissance. Il ne faut pas oublier que Galilée meurt après la naissance de Molière. Ce n’est pas un hasard si Molière parle de Jupiter et de Mercure, qui ne sont pas seulement des dieux mais aussi des planètes. Molière, comme Galilée ou Gassendi, ses contemporains, revisite la place de l’homme dans l’univers et notre rapport aux dieux.

Peut-on en déduire la modernité de cette pièce ?

G. P. C. : Aujourd’hui où les dieux sont mis en avant pour justifier des crimes humains, certainement ! Cette pièce marque l’émergence d’un monde de la responsabilité humaine. Molière l’écrit après Dom Juan et l’interdiction du Tartuffe, qui lui a valu beaucoup de problèmes. Il part pendant un an, et écrit Amphitryon, George Dandin et L’Avare, trilogie qui questionne le rapport des humains aux puissances : l’argent, la noblesse et les dieux. Or, ces trois puissances continuent de gouverner le monde. La Grèce, la Syrie, l’Ukraine nous questionnent sur ces puissances auxquelles nous nous confions. Molière nous apprend qu’une fois les dieux repartis au ciel, nous devons nous occuper de nos affaires. Il y a donc un lien évident entre cette question de la responsabilité et celle de l’avenir. C’est pourquoi ce spectacle tâchera de repenser Molière dans un autre rapport à aujourd’hui, selon une scénographie inclusive où les acteurs seront mélangés au public. Je n’ai pas envie d’être devant, mais dedans Molière.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

Amphitryon
du Mardi 26 janvier 2016 au Vendredi 26 février 2016
La Comédie de l'Est
6 Route d'Ingersheim, 68000 Colmar, France

Tél. : 03 89 24 31 78. Site : www.comedie-est.com


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