La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -236-Les Gémeaux ~ Scène Nationale, saison 2015/2016

Le Conte d’Hiver

Le Conte d’Hiver - Critique sortie Théâtre Sceaux Les Gémeaux - Scène Nationale
Crédit : John Haynes Légende : Declan Donnellan

De William Shakespeare / mes Declan Donnellan / Entretien Declan Donnellan

Publié le 21 septembre 2015 - N° 236

Grand et fin connaisseur de Shakespeare, le metteur en scène britannique Declan Donnellan, artiste compagnon des Gémeaux, revient cette saison avec l’une des pièces qualifiées de « romances » parmi les plus baroques jamais écrites par le génial dramaturge élizabéthain : Le Conte d’Hiver. 

Regardez-vous Le Conte d’hiver comme le chef-d’oeuvre des dernières pièces écrites par le dramaturge ?

Declan Donnellan : Nous l’avons déjà monté – Nick Ormerod et moi-même – il y a une vingtaine d’années avec notre troupe de comédiens russes. La pièce continue à être régulièrement présentée à Saint-Pétersbourg. C’est l’une des pièces de Shakespeare que nous adorons à plusieurs titres et nous souhaitions depuis longtemps la remonter avec Cheek by Jowl, notre compagnie anglaise. Pourquoi l’adorons-nous ? Quand il l’écrit, Shakespeare a quarante-huit ans. Il a fait le tour des grandes tragédies. La règle des trois unités est du dernier « chic » en Angleterre à ce moment-là. Or cette pièce d’une grande sophistication  fait exploser les codes classiques à un niveau inimaginable. On pourrait multiplier les exemples. Donnons-en deux ou trois : deux pays peuvent servir de cadre, la première partie dure quatorze ans, l’intrigue est d’une fantaisie effrénée culminant dans des épisodes surnaturels et miraculeux, relevant du conte de fée et posant de sérieux problèmes (tel par exemple celui de la représentation de l’ours à la scène 3 de l’acte III). Voilà pour la forme. Et par son contenu, la pièce nous séduit aujourd’hui particulièrement parce qu’elle s’achève sur une ouverture, sur la possibilité d’une rédemption, d’une seconde chance.

En quoi cette fin vous séduit-elle ?

D. D. : Il est pernicieux de monter trop d’oeuvres dramatiques qui disent qu’il n’y a pas d’espoir pour la condition humaine. Il y a là une espèce de facilité intellectuelle qui me dérange autant que celle à l’oeuvre dans le happy end hollywoodien. Je ne suis évidemment pas en train de dire que la tragédie racinienne ne vaut rien : j’ai suffisamment monté Andromaque !  Mais, pour moi qui ne suis pas croyant au sens chrétien du terme, et qui cependant crois fondamentalement en la vie même, celle qui nous est donnée pour nous accomplir, l’idée de cette possibilité d’une seconde chance doit être défendue. Il est plus difficile d’être profond en préservant cette ouverture vers une rédemption, et c’est ce que permet Shakespeare avec ses œuvres de la maturité, notamment avec Le conte d’hiver.

« Avec  Le conte d’hiver Shakespeare subordonne la vraisemblance de l’intrigue et de ses personnages à une vision poétique originale. »

La diversité de style, les changements rapides de ton, la nature affabulatrice de l’intrigue mettent à rude épreuve la crédibilité du spectateur. Comment comptez-vous l’engager ?

D. D. : Shakespeare nous invite à penser au mystère de la création et de la re-création. La pièce traite de l’action du temps, de la naissance et de la maturité, de l’innocence et de l’expérience. Pendant les trois premiers actes, ces thèmes sont traités de manière tragique, avant que le processus ne s’inverse en évoquant la possibilité du pardon, de la régénération et de la réconciliation sur le fond d’une intuition poétique « naturelle » : l’hiver se changera en printemps. Au cœur de la pièce, se tient donc le  pouvoir du temps qui engendre la tentation du mal, une apparition soudaine de la perversité qui cheminait dans l’inconscient et surgit sans prévenir, et qui peut également guérir. C’est une idée baroque. Une idée transgressive. C’est le côté Ubu de Shakespeare. Il met en oeuvre une espèce de pari avec le spectateur : ou bien tu crois, ou bien tu ne crois pas. Le « Ou bien… ou bien » est shakespearien avant d’être kierkegaardien (ndlr Ou bien… ou bien de Kierkegaard, publié en 1843), et dans des termes irrationnels qui ne sont pas pascaliens. Il est peu plausible que cette opportunité existe. Mais le théâtre peut ne pas être plausible, peut se permettre de ne pas être réaliste. Cette opportunité existe dans un médium poétique. « L’art est lui-même nature » dit Polixène (acte IV, scène 4). Avec  Le conte d’hiver Shakespeare subordonne la vraisemblance de l’intrigue et de ses personnages à une vision poétique originale, bousculant le réalisme, mais exprimant quelques-unes de ses intuitions les plus profondes et les plus mûres touchant la vie. Or ce qui est important au théâtre, c’est la vie.

 

Propos recueillis par Marie-Emmanuelle Galfré 

A propos de l'événement

Le Conte d’Hiver
du Jeudi 14 janvier 2016 au Dimanche 31 janvier 2016
Les Gémeaux - Scène Nationale
49 Avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux, France

Du mercredi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Création en France – coproduction. Spectacle en anglais surtitré.


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