La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -205-Nica’s dream / Patrice et Louis CARATINI

Entretien Louis Caratini

Entretien Louis Caratini - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de l’Opprimé
© D. R.

Publié le 22 décembre 2012 - N° 205

Faire vivre la parole des oubliés

Louis Caratini adapte et met en scène le livre fascinant de Pannonica de Kœnigswarter, mécène et protectrice des jazzmen. 

« Nous sommes partis des désirs des comédiens et des musiciens. »

Comment est né ce projet ?

Louis Caratini : Pannonica est un personnage extraordinaire. Lorsque j’ai découvert son livre, j’ai été fasciné par son oralité, par sa valeur de témoignage intime et spontané sur les jazzmen des années soixante. Il rassemble des polaroïds qu’elle a réalisés au quotidien, ainsi que les souhaits de 300 jazzmen, qu’elle a collectés, précisément retranscrits et numérotés. J’ai déjà adapté et mis en scène ce texte en 2008 alors que j’étais étudiant à l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris, avec six comédiens et des vinyles. Mon père, qui avait apprécié notre travail et était en recherche de projets qui ne soient pas uniquement musicaux, m’a proposé de recréer ce spectacle avec quatre  comédiens et quatre musiciens. Il est intéressant de confronter ces aspirations nées dans ce microcosme social et artistique et les nôtres, et la pièce permet de travailler le lien transgénérationnel.

Comment avez-vous procédé pour l’adaptation ?

L. C. : Il a fallu choisir les vœux et savoir comment les agencer, mettre en place une sorte de dramaturgie du fragment. Les quatre comédiens prennent en charge des centaines de personnages, c’est un travail choral particulier sur la musicalité de la langue. Le livre qu’a écrit Pannonica vise à valoriser la parole des jazzmen, célèbres ou inconnus, c’est pourquoi elle n’apparaît pas dans la pièce : c’est le public qui prend sa place, en étant à l’écoute. Nous ne nommons pas les musiciens qui s’expriment, car la parole des oubliés nous intéresse autant que celle des légendes. Ces noms apparaissent cependant lors d’une scène où la liste des musiciens est dite sur la musique. La pièce est structurée en trois grands tableaux correspondant à trois lieux new-yorkais emblématiques. Birdland, le fameux club de jazz, où j’ai mis en place trois mini-sets, en intercalant la parole ; Cathouse, la maison de Pannonica, où vivaient les jazzmen et… de nombreux chats, où se déroule une jam-session informelle ; et la 52e rue, rue mythique où s’est construite l’Histoire du jazz, avec de nombreux clubs où jouèrent Dizzie Gillespie, Charlie Parker…  Nous sommes partis des désirs des comédiens et des musiciens pour construire la dramaturgie. C’est la musique de l’époque qui est jouée : elle est vivante, c’est un décor, et un personnage qui nous transporte immédiatement dans cette période intensément créative.

Perçoit-on dans les vœux le contexte politique des années soixante, et notamment la question de la discrimination contre les noirs ?

L. C. : Mis à part quelques exceptions, les vœux des jazzmen n’évoquent pas la politique de l’époque, et sont essentiellement liés à leur milieu, leur famille, leur musique. Ils ont été collectés entre 1961 et 1966, juste avant l’éclosion des Black Panthers. Les jazzmen sont confrontés à la ségrégation, mais ce ressenti n’a pas encore trouvé sa traduction politique. La réponse laconique et tranchante de Miles Davis à Pannonica : « Etre blanc ! » interpelle mais on ne sait pas sur quel ton elle fut dite… De plus, ils s’adressent ici à Pannonica, qui les aident, les sauvent, qui est pour eux une sorte d’ange gardien. C’est leur sœur ! Ils se confient à elle avec confiance, et le sujet qui les rassemble et les engage, c’est la musique, pas la question noire.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

Nica’s Dream
du Samedi 5 janvier 2013 au Jeudi 28 mars 2013
Théâtre de l’Opprimé
78/80 rue du Charolais, 75012 Paris
Nica’s Dream d’après Les Musiciens de Jazz et leurs trois Vœux de Pannonica de  Kœnigswarter, adaptation et mise en scène Louis Caratini, direction musicale Patrice Caratini, les 5, 8, 19 et 12 janvier à 19h, le 13 à 15h, au Théâtre de l’Opprimé, 78/80 rue du Charolais, 75012 Paris. Tél : 01 43 45 81 20. Reprise le 26 février Salle Jacques Brel à Fontenay-sous-Bois et le 28 mars au Pôle culturel d’Alfortville.  
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