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Entretien : Jacques Nichet Un cri de vie dans un cauchemar.

Entretien : Jacques Nichet
Un cri de vie dans un cauchemar. - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 novembre 2006 - N° 142

Le Suicidé de Nicolaï Erdman pourrait être le plus bel hymne qui soit à
la vie, selon Jacques Nichet, le directeur du Théâtre National de Toulouse
Midi-Pyrénées, qui monte la pièce avec Claude Duparfait dans le rôle-titre et
quinze autres acteurs. Satire facétieuse sur le régime soviétique, l’?uvre a été
longtemps censurée dans l’ex-URSS. Pour le metteur en scène, s’impose le plaisir
de faire découvrir le répertoire aux jeunes générations qui n?ont pas vu Le
Suicidé
dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent en 1984 ni dans celle
de Claude Stratz en 87. Rendez-vous avec une comédie noire qui s’interroge sur
la mort, un cauchemar un peu étrange dont l’humour bouffon et burlesque se
réserve la part du lion.


Le Suicidé de Nicolaï Erdman est un grand classique du répertoire russe qui
n?a jamais été reconnu.

Jacques Nichet. : Erdman est né en 1900 et mort en 1970. Cet auteur a eu
un succès extraordinaire en 22 avec Le Mandat, un grand triomphe de
Meyerhold à l’époque, qui le supplie d’écrire une autre pièce. En 25, le poète
Serguei Essénine, grand ami d’Erdman se suicide. D’où l’idée de cette pièce pour
empêcher le suicide, une épidémie contemporaine. Le Suicidé, écrite en
29/30, est un manifeste pour chasser la morbidité. Meyerhold, qui va
réussir à monter la pièce avec bien du retard en 32, la répète avec beaucoup
d’atermoiements dans une période que l’on aurait crue plus souple après la mort
de Lénine mais qui initie un stalinisme de plus en plus dur. Après une
répétition générale devant trois seuls spectateurs, des sbires de Staline, la
pièce est interdite. L’époque est dangereuse : en 39, Meyerhold est torturé et
exécuté?

Pour Erdman, un théâtre qui ne fait pas de scandale n?est pas un théâtre.

J. N. : Erdman a été exilé aussitôt et assigné à résidence dans des
villages éloignés. Il s’est sauvé en n?écrivant plus pour le théâtre, récupéré
par les autorités en tant que scénariste de cinéma dont le nom n?apparaît plus
dans les génériques, sauf à l’occasion, à la gloire de Staline. Erdman a fini sa
vie comme son personnage a fini la sienne, en chuchotant. Un génie littéraire
qui pourrait rivaliser avec Gogol : il essaie en vain de dialoguer en parlant de
son temps. La pièce jamais éditée a toujours circulé sous le manteau, et Iouri
Lioubimov de la Taganka qui veut la monter échoue encore contre la censure en
85 : la pièce ne sera présentée qu’en 90.

Comment pourriez-vous définir le personnage du Suicidé ?

Jacques Nichet : Sémione Sémionovitch est le type même de l’anti-héros
qui toujours s’enfuit, un homme ordinaire qui croise l’Histoire, quelqu’un qui
se donne tout à coup une raison de vivre. Sa vie ne comportait ni travail ni
intérêt, il se sentait inutile dans cette humiliation du chômeur. Et voilà qu’on
lui donne une utilité en lui disant : « Vous allez mourir pour les autres, pour
l’Histoire, pour la Russie ». Des paroles non anodines qui lui donnent une
raison de mourir, si ce n?est de vivre.

« La pièce est écrite contre le Kremlin. Une société complètement carnivore
qui vit sur les morts en les dévorant. »

Le chômage était une réalité dans les années 30 soviétiques.

J. N. : La classe moyenne était presque empêchée de travailler, et
affamée. Les rations alimentaires touchaient les musiciens, les médecins, les
artistes, l’intelligentsia, les professeurs. Ne restaient que les masses dites
laborieuses, les travailleurs ? ouvriers et paysans -, et les paysans eux-mêmes
étaient déjà écrasés. Un système terrible où l’on était malheureux d’être
communiste. Sémione Sémionovitch est un pauvre gars qui reconquiert son orgueil
grâce à la perspective de sa mort prochaine. Il s’apparente à la masse des gens
qui, quand l’histoire leur tombe dessus ne bougent pas. Il n?est pas du tout
révolutionnaire : il est rattrapé par la Révolution sous la couleur des
anti-révolutionnaires qui veulent se dire dissidents. Des dissidents qui, même
s’ils critiquent le communisme, fonctionnent comme le parti communiste. La pièce
est écrite contre le Kremlin. Une société complètement carnivore qui vit sur les
morts en les dévorant.

La pièce est une charge contre toutes les formes de discours politiques et
leurs mensonges.

J. N. : Oui, et sur la façon dont on récupère la misère humaine à ses
propres fins. Cette écriture ne peut échapper à des échos indirects qui
résonnent dans notre monde d’aujourd’hui. Les idéologies sévissent, ces jeunes
qu’on voit sur des vidéos qui se font « volontairement » sauter, noyautés par la
politique ou bien la religion. Tous ceux qui envoient ces jeunes consentants au
suicide se faire tuer marchent dans une impasse. Mais je n?ai pas voulu
« réactualiser » la pièce, en la détournant de sa propre histoire soviétique.

Le suicidé finalement n?exprime qu’un cri de vie.

J. N. : De toutes les manières, dit Erdman, la vie vaut la peine d’être
vécue. Il s’agit dans la drôlerie, d’échapper aux langues de bois, aux slogans,
aux idées toutes faites. Il est vrai aussi qu’on n?est que de la masse, de la
statistique dans la communication. Semione Semionovitch a finalement vécu pour
la statistique. L’être souffre d’un désenchantement continuel dans lequel le
citoyen est réduit au statut de consommateur.

Le discours de l’anti-héros est terrible quand il dit qu’il n?est qu’un
ventre.

J. N. : C’est un temps de famine. Il faut aux camarades vivre absolument,
un peu n?importe comment, mais vivre. Le désespéré tient un discours éloigné de
toute mélancolie existentielle : « Mais devant la mort, que peut-il y avoir
de plus proche, de plus aimé, de plus cher que son bras, que sa jambe, que son
ventre ?Je suis amoureux de mon ventre, camarades.
 » On a finalement échoué
à le dévorer. Un propos d’un humour noir revigorant?

Propos recueillis par Véronique Hotte

Le Suicidé

De Nicolaï Erdman, texte français d’André Markowicz, mise en scène de Jacques
Nichet, du 6 au 22 octobre 2006

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