La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -139-Les Pays de la Loire en Avignon Entre Loire et Rhône, au confluent des talents

Entretien : Frédéric de Rougemont Jugement et L’autre Guerre : explorer le labyrinthe de la violence.

Entretien : Frédéric de Rougemont

Jugement et L’autre Guerre : explorer le labyrinthe de la
violence. - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 juin 2006 - N° 139

Frédéric de Rougemont, directeur de En Compagnie des Loups, met en scène deux
monologues puissamment émouvants qui tâchent de réinventer des figures tragiques
pour la modernité.


Quelle est cette guerre dont parle L’autre Guerre ?

Frédéric de Rougemont : Le mot guerre n?est peut-être pas le plus
adéquat ! Le sujet, c’est les violences conjugales. Elsa Solal a recueilli les
témoignages de victimes de ces violences à la Maison des Femmes de Grenoble en
1995. Elle a eu ensuite beaucoup de mal à écrire sur ce sujet, avouant faire
difficilement en elle le silence de ces voix. D’où cette écriture si
particulière, ce « roman-théâtre », mixte de dialogues, journaux intimes,
monologues, bribes, constats. Lorsque j’ai découvert ce texte avec Odile
Frédeval, la comédienne, en 1999, nous avons voulu synthétiser ces paroles pour
qu’une seule voix revisite ces parcours de vie avec, en tête, cette question
qu’Elsa compare à celle que pose la Shoah : où est-ce que ça commence ?

Vous avez voulu associer le public à votre démarche. Comment ?

F.R. : On a commencé à représenter le texte en 2002. Très vite, se sont
posées les questions de notre position face à un public directement concerné et
celle du statut de l’artiste qui n?est pas un travailleur social et n?a pas vécu
les drames évoqués. Nous avons alors rencontré des associations afin de pouvoir,
à l’issue de la représentation, passer la parole à des spécialistes des
violences conjugales. Au fil des rencontres, on s’est rendu compte du nombre de
ceux qui travaillent autour des violences conjugales et de l’énormité de leur
tâche. Nous voulions distinguer la forme artistique des paroles qui l’entourent.

« La violence n?a de sens qu’en tant qu’elle est au centre de la tragédie. »

Avec Jugement, vous abordez une « tragédie moderne », dites-vous.

F.R. : Le point de départ de cette pièce est un fait historique décrit
dans le dernier chapitre de La Mort de la tragédie, ouvrage dans lequel
Steiner explique que la tragédie n?existe qu’à partir du moment où elle a une
répercussion sociale, qu’elle a pu fonctionner chez les Grecs, autour de
Shakespeare mais que, temporairement du moins, elle est morte. Peut-être
peut-elle renaître en retrouvant le lien entre le théâtre et l’intérêt du
public, mais sous une forme renouvelée. Steiner raconte l’histoire d’officiers
soviétiques enfermés pendant la guerre dans un monastère par les Allemands.
Quand l’armée soviétique les délivre, on s’aperçoit qu’ils se sont mangés entre
eux. L’armée soviétique les fusille alors et rase le monastère pour ne pas
ébruiter cette ignominie. Barry Collins a ajouté à cette anecdote l’idée de
Brentano selon laquelle tout jugement est impossible. Un des officiers,
personnage fictif, nous présente sa défense et l’impossibilité d’être jugé : en
effet, l’accusé est le seul au courant des faits et pourtant, il ne peut pas
être son propre juge.

Pourquoi cette prédilection pour le monologue ?

F.R. : Nous allons jouer ces deux monologues en alternance comme deux
volets d’un travail sur cette forme théâtrale. Le monologue dessine un espace de
communication où quelqu’un de vrai est là face au public. Dans les deux pièces,
différents axes sont explorés et les moments d’adresse franche et directe au
public alternent avec ceux où on est embarqué dans la tête du personnage. Plus
encore que des victimes, on a là deux personnages à qui il est arrivé quelque
chose de suffisamment grave pour qu’ils prennent la parole. La violence n?a de
sens qu’en tant qu’elle est au centre de la tragédie. Dans les deux cas,
l’écriture est romancée et étrangère au voyeurisme du fait divers. Ce n?est pas
un travail documentaire et historique mais un travail sur l’évolution de la
pensée, parcours dans lequel on emmène le spectateur dans des moments très
temporaires de compréhension, qu’on construit puis qu’on démonte comme
différentes escales d’un voyage.

Propos recueillis par Catherine Robert

Du 6 au 27 juillet à 22h, au Grenier à Sel. Les jours impairs, Jugement,
de Barry Collins ; mise en scène de Frédéric de Rougemont. Les jours pairs,
L’autre Guerre
, d’Elsa Solal ; mise en scène de Frédéric de Rougemont.

 

A propos de l'événement



Les Pays de Loire en Avignon


Deux lieux pour les spectacles :


Le Grenier à sel


2, rue du Rempart Saint-Lazare, 84000 Avignon


Le chapiteau de l?Ile Piot


Réservations au 04 90 27 09 11

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