La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -224-Les Gémeaux, Scène nationale Sceaux

Entretien / Eric Lacascade

Entretien / Eric Lacascade - Critique sortie Théâtre Sceaux Les Gémeaux - Scène Nationale
© Brigitte Engueran

D’après Oncle Vania et L’homme des bois De Tchekhov / Adaptation et mise en scène Eric Lacascade

Publié le 28 septembre 2014 - N° 224

L’impossible recommencement ?

Eric Lacascade et son groupe de fidèles acteurs retrouvent Tchekhov, dans une adaptation d’Oncle Vania où se sont glissés des extraits de L’Homme des bois, première version de la pièce : une poignante traversée au cœur de l’humain où cognent les échecs de la vie, les désirs et l’increvable espoir d’autres possibles.

Quelle est cette connivence qui vous lie à Tchekhov, dont vous avez déjà monté quatre pièces ?

Eric Lacascade : Tchekhov m’a beaucoup marqué. Avec Ivanov, en 1991, je me frottais pour la première fois à une pièce du répertoire. Je découvrais à l’épreuve du plateau la puissance de l’univers tchekhovien, du langage et des situations. Ce fut mon premier amour d’auteur… Quelque chose était advenu avec les acteurs. L’expérience a construit mon parcours de metteur en scène, comme une œuvre de jeunesse qui marque à jamais. Régulièrement, je ressens le besoin de relire son théâtre, de l’explorer, de m’y confronter. Je me sens en empathie avec les personnages, avec ce qu’ils vivent, avec leurs luttes. Je me suis ainsi replongé dans Oncle Vania et j’y ai entendu des résonances que je n’avais pas décelées jusqu’alors et qui ont pris une force particulière, compte tenu de mon âge, 54 ans, de là où j’en suis dans mon travail et dans ma vie. Si cela me parle, cela veut dire que je peux en parler aux gens.

« Je me sens en empathie avec les personnages, avec ce qu’ils vivent, avec leurs luttes. »

Fallait-il cette maturité pour comprendre Vania ?

E. L. : Le regard sur le monde et ses passions change évidemment à mesure que la vie passe. La jeunesse enfuie, le temps qui s’est envolé, l’écart qui s’est creusé entre ce que l’on croit être, ou pouvoir devenir, et ce que l’on est, à la fin, les relations qui se sont tissées et qui nous enserrent comme une toile d’araignée, la vie qu’on dit ratée… Tous ces thèmes me touchent. Ils rejoignent des questions essentielles, sur les tournants que nous avons pris, sans peut-être nous en apercevoir, sur les compromis que nous avons faits au regard de nos rêves, sur ce que nous aimerions rejouer, sur .la possibilité de mener plusieurs vies… Est-il trop tard pour commencer, pour recommencer ? Dans le réel, il faut vivre avec les regrets, les réussites, les échecs, les plaisirs passés et continuer. Au théâtre, on peut refaire, inventer d’autres possibles. Oncle Vania porte aussi des problématiques qui résonnent avec ma pratique théâtrale. Les personnages de ce microcosme se heurtent à la difficulté de communiquer ensemble et traversent une crise identitaire violente, à la fois personnelle et sociale. Ils sont pris dans le formalisme des règles de vie en société, en conflit avec leurs désirs, leurs aspirations intimes, qu’ils essaient de cerner. Cette contradiction me passionne et rejoint mes réflexions de metteur en scène, sur le rapport entre le fond et la forme, sur la façon dont l’un s’appuie sur l’autre ou, au contraire, s’y oppose.

Questionner ce qu’est l’échec d’une vie, dévoiler les fragilités, les doutes, les crises, généralement passés sous silence ou cachés sous le fard des apparences radieuses : est-ce résister à une certaine idéologie de la performance ?

E. L. : J’essaie de décentrer le regard sur ces questions. Comment ne pas correspondre aujourd’hui au vocabulaire de performance, de réussite systématique, résister à ces injonctions, laisser voir la complexité de l’humain, être un peu plus sentimental. Être de biais. Dans mon théâtre, ni le texte, ni le metteur en scène, ni un acteur, ni le public… ne sont au centre : je revendique une multiplicité de centres et de possibles.

Comment L’Homme des bois s’est-il glissé dans Oncle Vania ?

E. L. : Je cherchais dans L’Homme des bois les premiers mouvements de l’écriture d’Oncle Vania, pour découvrir l’ébauche, les repentirs… Dans le paysage que dessine L’Homme des bois, peu à peu apparaissent des figures d’Oncle Vania, à travers des focus. Le spectacle bascule progressivement d’une version à l’autre.

Comment cette tension entre le formalisme et l’éruption des sentiments se traduit-elle scéniquement ?

E. L. : Les acteurs travaillent depuis longtemps avec moi et partagent un vocabulaire corporel, que nous avons forgé au cours de précédentes créations et que nous continuons d’enrichir. Nous sommes passés d’improvisations naturalistes à un formalisme chorégraphié, tout en cherchant des jaillissements spontanés de la vie. J’ai essayé d’utiliser mon expérience au service d’une liberté nouvelle, qui remet en question ce savoir-faire. On revient ainsi à la problématique du recommencement…

 

Entretien réalisé par Gwénola David

A propos de l'événement

D’après Oncle Vania et L’homme des bois
du Mercredi 8 octobre 2014 au Dimanche 19 octobre 2014
Les Gémeaux - Scène Nationale

Théâtre Les Gémeaux, Scène Nationale, 49, avenue Georges Clemenceau, 92 330 Sceaux. Spectacles du mardi au samedi à 20h45, le dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67. www.lesgemeaux.com


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