La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

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Entretien David Ayala

Entretien David Ayala - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 septembre 2008

Richard : impunité et provocation du mal

Après la belle aventure de Jean la Chance, création mondiale de la pièce inaboutie de Brecht, David Ayala retrouve Jean-Claude Fall pour l’inverse absolu de Jean, homme bon. Il interprète Richard, figure du tyran sanguinaire, fils d’un père assassiné, meurtrier du roi et de tous les héritiers possibles, roi éphémère à son tour. Il interprète aussi Edgar dans Le Roi Lear.

Comment aborder ces rôles shakespeariens monstrueux ?
 
Ce sont effectivement deux pièces monstres, des parcours complexes qui au fil des répétitions dévoilent des questionnements et des strates de sens qu’on ne soupçonnait pas au début. Il faut éclaircir et simplifier le sens, tout en gardant une part de mystère. Jean-Claude voit Richard comme un enfant qui veut le pouvoir, à cet endroit de sympathie et de fausse innocence, comme le gars qui prend par l’épaule et plante le poignard dans le dos. Je pense à Forest Whitaker dans Le dernier Roi d’Ecosse, film exceptionnel où son interprétation d’Amin Dada, gentil et totalement effrayant, lui a valu un triomphe aux Oscars. Richard s’amuse. J’ai retrouvé cette provocation à faire le mal dans la correspondance de Sade, où il justifie son œuvre en expliquant qu’il a demandé à Dieu de descendre sur terre, il n’est jamais venu, donc la loi terrestre n’existe pas parce qu’il n’y a personne pour la dire. Il va tout détruire tant que Dieu ne descendra pas sur terre. Le premier mot qui m’est venu lors des lectures à table est celui d’impunité. En cela la pièce est très moderne. Il tue à tour de bras et n’est jamais arrêté. Sa façon d’annoncer son intention de séduire les femmes puis de le faire – Lady Ann, Elisabeth, sa fille de quinze ans – est aussi une provocation.
 
Le rapport de Richard aux femmes, et singulièrement à sa mère, est incroyablement pervers.
 
 
Les femmes dans Richard III sont exceptionnelles. Ce sont des monstres paradoxaux. Elisabeth la Reine, femme de pouvoir qui n’arrive pas à pleurer ses enfants. Margaret la bannie, une espèce de clocharde SDF qui sort du public, vient sur la scène et invective les protagonistes. Lady Ann, qui se livre à Richard, la bête immonde. La Duchesse d’York, mère de Richard, 80 ans, si cruelle et si haineuse envers son fils. L’opposition entre Richard et sa mère est d’une violence inouïe. Et l’absence du père, assassiné pendant la guerre des Deux-Roses, déchire la fratrie.
 
Quelle est votre vision du Roi Lear ?
 
J’ai l’impression que Le Roi Lear est une pièce sur l’aveuglement et le dévoilement, comme dans les tragédies grecques. Lorsque Lear redevient enfant, il lâche prise et c’est à ce moment qu’il dit les choses philosophiquement les plus belles. Edgar le dit : « Oh folie et sagesse mêlées ! » (acte IV, scène 6) Dans Richard au contraire, ce ne sont que des sensations de répétition, il va très vite dans l’horreur, avec une intelligence redoutable, sans même discourir.
 
« Je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les Richard III qui nous entourent. »
 
Que pensez-vous de l’exposition de la violence au théâtre ?
 
Même si Shakespeare a extrapolé par rapport aux faits historiques, la pièce interroge l’histoire et le mal. Je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les Richard III qui nous entourent, l’actualité ne cesse de nous prouver leur existence. Au théâtre on joue avec cette violence. C’est une vraie question qui m’agace. Je suis toujours troublé que parfois on effleure une sorte de complaisance, il faut être vigilant. C’est quoi tuer un homme, égorger, couper un bras, violer ? On ne connaît pas cette réalité et le théâtre pose question. Nous parlons de choses terrifiantes en étant incapables de rien résoudre. Le théâtre peut juste questionner le regard et la sensibilité. Toutes les œuvres de l’esprit humain, de culture, n’ont pas réussi à endiguer la catastrophe.

Propos recueillis par Agnès Santi


Le Roi Lear et Richard III de William Shakespeare, mise en scène Jean-Claude Fall, en alternance du 2 au 25 octobre 2008.

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