La Terrasse

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Théâtre - Critique

Finnegans Wake – Chap. 1

Finnegans Wake – Chap. 1 - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Hervé Bellamy Légende photo : Antoine Caubet confie à Sharif Andoura la prose inouïe de James Joyce.

Publié le 10 février 2012 - N° 195

Antoine Caubet met en scène le monument littéraire de Joyce et réussit, grâce au génie du comédien Sharif Andoura, à rendre accessible ce texte extraordinaire, réputé illisible.

« Que l’huile bouillante et le miel sauvage me tombent dessus si je peux ne serai-ce que comprendre un mot de ce turc en finnois dans ce foutu patois que tu me rotterdames ! ». Voilà sans doute le meilleur résumé de l’impression qui saisit le spectateur, pétrifié par la logorrhée que débite Sharif Andoura, magistral comédien, auquel Antoine Caubet a confié la gageure de mémoriser, de dire et d’interpréter la langue inouïe de Joyce, remarquablement traduite par Philippe Lavergne : huile bouillante de la torture imposée à l’esprit qui s’essaie à comprendre, et miel sauvage d’une expérience inédite, lorsque l’entendement accepte enfin le secours des sens pour se repérer dans les entrelacs sémantiques, les circonvolutions référentielles, les crases poétiques et les audaces linguistiques de ce texte incroyable, auquel le théâtre sert de révélateur. Sharif Andoura est à la fois pythie, maniant une langue riche de toutes les cultures et faite des parlers du monde entier (de l’hébreu et du grec à l’argot des barrières), et herméneute, jouant de son corps, de ses postures et des modulations de sa voix pour rendre plus explicite le foisonnement anecdotique et l’inventivité littéraire de sa partition. Fort du conseil que donnait Joyce pour répondre à ceux qui accusaient l’impénétrabilité de son texte (« Si vous ne comprenez pas, lisez à voix haute, ça ira beaucoup mieux. »), Antoine Caubet a patiemment attendu que l’œuvre de Joyce tombe dans le domaine public pour en offrir l’adaptation théâtrale au public.

Une expérience esthétique rare et jubilatoire

Ce cadeau touche le spectateur, autant que la prouesse de la mise en scène et du jeu provoquent son admiration. On embarque pour cette balade sur la Liffey, fleuve dublinois qui charrie les pépites de ce texte aurifère (« D’erre rive en rêvière », dit le sous-titre du spectacle), avec l’impression que cette invitation est autant un don merveilleux que la marque de l’infini respect que portent Caubet et les siens au public, en les croyant capables et dignes de les accompagner dans le plaisir de ce périple. Les très belles images en noir et blanc du film d’Hervé Bellamy montrent les berges d’une rivière sur laquelle on avance lentement. Pendant ce temps, la marionnette qui figure le maçon Finnegan, tombé de son échelle pour s’être essayé à jouir en plein ciel, va du tapis de copeaux qui recouvre le sol jusqu’aux cintres, comme un compagnon malicieux qui se jouerait du récit de ses propres errements éthyliques et masturbatoires. Sharif Andoura fait preuve, en s’emparant avec une aisance sidérante et éblouissante de ce texte que chacun de ses gestes contribue à dire en même temps que sa voix, d’un talent qui confine au génie. Rares sont les interprètes de cet acabit ; rares sont les spectacles de cette qualité ; rares sont les théâtres qui, comme l’Aquarium, osent accueillir ce genre de « pari fou », selon les mots de François Rancillac, son directeur. Force est de saluer toutes ces audaces, et d’admettre que le théâtre est un art d’excellence lorsqu’il offre l’occasion d’une telle expérience esthétique.

Catherine Robert


Finnegans Wake – Chap. 1, d’après Finnegans Wake, de James Joyce, traduction de Philippe Lavergne ; mise en scène d’Antoine Caubet. Du 17 janvier au 19 février 2012. Du mardi au samedi à 20h30 ; le dimanche à 16h. Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01 43 74 99 61.

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