La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Festival Odyssées en Yvelines

Festival Odyssées en Yvelines - Critique sortie Théâtre Sartrouville Théâtre de Sartrouville et des Yvelines
Peer Gynt dans la mise en scène de Sylvain Maurice. © Elisabeth Carecchio

Publié le 29 janvier 2016 - N° 240

Six créations pour l’enfance et la jeunesse sont présentées dans le cadre d’Odyssées en Yvelines. Une grande diversité de démarches artistiques et d’adresses.

Dans le domaine de la création théâtrale destinée à l’enfance et la jeunesse, c’est l’une des manifestations phares de l’hexagone : six œuvres essaiment dans tout le Département, très diverses dans leurs esthétiques, leurs mises en œuvre, leurs choix dramaturgiques et leurs adresses. Près de 250 représentations sont ainsi programmées en trois mois dans les théâtres, médiathèques, établissements scolaires et associations, s’adressant aux jeunes spectateurs et, pour deux spectacles, aux adolescents. Commençons par les petites formes. Fûté, drôle et efficace, Elle pas Princesse, lui pas héros est une vraie réussite. Sans relation avec la question du genre, la pièce explore le rapport aux autres et la construction de soi lorsqu’on ne correspond pas aux attendus et aux stéréotypes, à travers deux protagonistes. Nils, timide, silencieux et fragile (Jonathan Heckel). Et Leïli, élevée à la dure, débrouillarde et sportive (Delphine Léonard). Les jeunes spectateurs sont séparés en deux groupes, découvrant l’histoire de l’un, puis de l’autre. En miroir, deux regards et deux expériences se font écho, avec cette manière qu’ont les contes de transformer de façon radicale les pires situations en moments de bonheur. Aucune esbroufe, pas de décor, mais quelques objets que le metteur en scène Johanny Bert exploite avec un talent sûr. Destinée aussi aux plus jeunes, Camille, Max et le Big Band Club met en jeu un dialogue entre une petite fille et un saxophone. Fragile, le spectacle n’est pas encore abouti, et l’articulation entre musique et texte est problématique. Le musicien Alban Darche fait joliment parler son sax, et Marion Aubert évoque divers thèmes dont certains plutôt graves et politiques paraissent, dans ce cadre, incongrus. Destiné aux adolescents, Master met en scène un texte commandé à David Lescot par Jean-Pierre Baro. Le public est installé dans une salle de classe, et le professeur s’apprête à interroger un élève sur le mouvement hip hop. Les questions théoriques cèdent la place à la pratique, au clash, où Amine, « moitié Black moitié Rebeu : cent pour cent discriminé » se lâche. Deux comédiens-rappeurs, Amine Adjina et Rodolphe Blanchet, interprètent l’élève et le professeur avec talent. Le texte s’applique à faire surgir par bribes la mémoire de blessures politiques : l’histoire de la colonisation et de l’immigration, la pauvreté, la désintégration… Les collégiens aiment beaucoup. Cette singulière mise en forme de la contestation, pour faire sens, doit être accompagnée a posteriori par un nécessaire travail pédagogique sur l’Histoire, mais aussi sur le présent. Car trop souvent un certain rap dérape. Parmi les rappeurs en vogue chez les adolescents, certains sont ultra violents, ultra racistes, ultra antisémites, ultra sexistes, etc ; et c’est pas parce qu’on est enragé qu’on doit devenir décérébré.

La beauté secrète du poème

Autre pièce destinée aux adolescents, Trois Songes, signée par Olivier Saccomano et mise en scène par Olivier Coulon-Jablonka, interroge la valeur de la justice et le sens de la démocratie. La pièce se déroule en 399 avant Jésus Christ, pendant le procès de Socrate, accusé par le tribunal d’Athènes d’inventer de nouveaux dieux et de corrompre la jeunesse. La réécriture se fonde sur plusieurs dialogues platoniciens – AlcibiadeEuthyphronL’Apologie de Socrate -, et confronte Socrate à divers interlocuteurs. Très simple et directe, la mise en scène donne sens à cette leçon de philosophie en accordant toute son importance à la parole, qui est ici une pensée en action, au-delà de l’art oratoire et de la fabrication de l’opinion, en quête de vérité et en sachant qu’on ne sait… pas grand-chose ! Très réussi, Le Cantique des Oiseaux conçu et mis en scène par Aurélie Morin, d’après le poème soufi de Farid Al-Din Attar datant du XIIème siècle (que Peter Brook avait mis en scène dans l’adaptation de Jean-Claude Carrière), déploie un théâtre visuel d’ombres et d’objets enchanteur, accompagné par de superbes lumières et une belle composition musicale. Images, voix et figures dansées se fondent et composent une suite de tableaux et un ensemble organique qui font résonner l’épopée avec délicatesse, sans effet illustratif, mais en cherchant au contraire à laisser émerger la beauté secrète et invisible du poème. Enfin, en clôture de festival, une autre très belle réussite : Peer Gynt dans l’adaptation et la mise en scène de Sylvain Maurice, une œuvre qu’il aborde pour la troisième fois. Avec un remarquable jeune comédien dans le rôle de Peer, Victor Fradet. Deux musiciens, à cour et jardin, et au centre un cirque naïf, une tournette qui rappelle le mouvement du temps et celui de la fuite. La relation à sa mère est ici essentielle et fondatrice. Prince des mensonges, Peer s’échappe toujours et esquive le réel. Ponctuée de chants, sa course trépidante parvient à conjuguer deux aspects contradictoires : merveilleuse et joyeuse, elle célèbre le pouvoir de l’imaginaire, et elle pose aussi la question très sérieuse de la responsabilité de ses actions. C’est un théâtre concret qui allie la question du sens et celle de la beauté. A voir !

Agnès Santi

A propos de l'événement

estival Odyssées en Yvelines
du Lundi 18 janvier 2016 au Samedi 2 avril 2016
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines
Place Jacques Brel, 78500 Sartrouville, France

Festival Odyssées en Yvelines, du 18 janvier au 2 avril 2016. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National, Place Jacques-Brel, 78500 Sartrouville. Tél : 01 30 86 77 79. Spectacles vus le 27 janvier au Théâtre de Sartrouville.


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