La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de l’Oeuvre
Denis Lavant interprète Céline. CR : iFou

Théâtre de l'Œuvre / de Louis-Ferdinand Céline / mes Ivan Morane

Publié le 26 novembre 2014 - N° 227

Denis Lavant incarne un Céline rugueux et tordu, noueux à souhait, dans un long monologue éminemment dérangeant

Denis Lavant confie avoir longtemps hésité avant d’accepter d’endosser ce rôle. Avec Céline, on se pose traditionnellement la question. Encore plus ici, puisqu’il n’est pas question dans ce spectacle  de faire à nouveau passer la rampe aux romans de l’auteur sulfureux, mais bien de faire entendre une compilation de ses correspondances, carnets d’actualité et autres écrits personnels. Il s’agit donc de se coltiner l’homme. Eructant. Haineux. Mais aussi irrésistiblement drôle et d’une exceptionnelle liberté de parole.  Plutôt que de l’homme, Emile Brami – qui a sélectionné et agencé les textes – et Ivan Morane, le metteur en scène, disent vouloir parler de l’écrivain. Il est vrai que les passages les plus intéressants du spectacle sont sans doute ceux dans lesquels Céline traite de son travail, de sa volonté de tordre la langue, d’inventer une prose émotionnelle et musicale qui d’ailleurs se donne à entendre tout au long de la pièce. Dans ses écrits personnels comme dans ses romans, sa prose n’est jamais prosaïque, toujours dotée d’une vigueur hors-norme, elle roule comme un torrent musical qui charrie son lot de néologismes, d’argot et de hargne.

Entre pulsions antisémites et homophobes 

Le spectacle suit un cours chronologique avec pour repères les différents ouvrages de Céline et comme digressions les propos de Céline sur les autres écrivains de son temps. Parmi eux, hors Paul Morand ou Henri Barbusse, aucun ne  trouve grâce à ses yeux. C’est un euphémisme. En effet, entre pulsions antisémites et homophobes, la haine de Céline enfle tout au long de sa vie puis déborde de tous côtés. Mais elle est si bien troussée qu’elle fait souvent rire. On se demande alors quel est l’objet de la pièce : s’amuser, s’offusquer, mépriser ce spectacle d’un homme rongé par la détestation de l’autre et la paranoïa ? Se délecter de sa liberté ? On est gêné. D’autant que plus on s’approche de l’homme, plus il devient humain. C’est un phénomène naturel. Il est inutile de souligner l’excellente prestation de Denis Lavant dans l’exercice, elle a été saluée partout. Dans ce qui figure la chambre de sa maison de Meudon, Lavant donne à voir un Céline qui s’auto-détruit dans le feu de la création qui le brûle, en même temps qu’il offre une performance d’acteur. Brillamment incarné, ce rat en cage enfermé dans sa chambre et ses obsessions, ressasse donc, ressasse sans cesse, ce qui peut créer une forme de lassitude, mais introduit également des variations dans la répétition du même, variations où se dessinent les failles du personnage, et dans lesquelles se déploient les multiples dimensions de la pièce. Grâce à elles, la pensée ne peut jamais se fixer et l’on se dit que sans aucun doute, Lavant a bien fait d’accepter.

 

Eric Demey

A propos de l'événement

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan
du Jeudi 20 novembre 2014 au Vendredi 15 novembre 2019
Théâtre de l’Oeuvre
55 Rue de Clichy, 75009 Paris, France

Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h. Tel : 01 44 53 88 88. Durée : 1h45.


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