La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Et pourtant ce silence ne pouvait être vide

Et pourtant ce silence ne pouvait être vide - Critique sortie Théâtre
Photo : Franck Beloncle Madame (Anne Alvaro) et Norberte (Catherine Mouchet), une relation feutrée et féline.

Publié le 10 novembre 2008

Inspirée du crime des sœurs Papin et des Bonnes de Genet, la pièce mise en scène par Michel Cerda propose l’alternance des rôles féminins. De la maîtresse à la servante, les quatre actrices jouent la domination et la soumission simultanément présentes en soi.

La formule de Lacan, titre de la pièce de Jean Magnan sur l’affaire des sœurs Papin (Le Mans, 1933), fait écho à la réplique laconique de l’une des accusées durant le procès : « on ne se parlait pas. » En réponse à ce silence dans la maison bourgeoise, les sœurs assassinent leurs maîtresses en les énucléant. Cet écart vertigineux entre la violence du meurtre et l’insignifiance du quotidien des domestiques ne cesse de faire question. Magnan donne la parole implicite à une lutte des classes intériorisée. Le discours à la fois prolixe et anecdotiquelaisse deviner dans ses replis des relations aussi tumultueuses entre Madame et sa fille Odile, qu’entre Norberte et sa sœur cadette Lydia. De même, les relations réciproques et croisées entre bonnes et patronnes échappent à la sérénité. Périphrases ou tournures concises, la juxtaposition désordonnée d’une parole jetée en vrac impose l’évidence du chaos. La misère intérieure de la femme hurle dans le non-dit, avide de dominer l’autre, à la fois victime et bourreau. L’art de l’ellipse oblige le spectateur à compléter mentalement l’indécidable.

Une scénographie de l’échec, paravents, murs et couloirs

Anne Alvaro (présence magnétique), Catherine Mouchet (voix juste, pincée et acidulée) et les jeunes Celia Catalifo et Marie Rémond sont, en alternance, Madame et la sœur aînée pour les deux premières, la fille de Madame et la sœur cadette pour les deux dernières. L’évocation des visions de Sainte-Thérèse d’Avila suggère Genet, comme l’apparat coloré d’Elizabeth d’Angleterre, son « Bleu de France sur fond de velours gris », observé par la bonne sur les pages luxueuses d’un magazine de Madame. Le metteur en scène Michel Cerda déploie la prééminence subtile des sensations visuelles. Les bonnes en petite robe noire et tablier blanc n’ont pas accès aux couleurs de la vie, réservée aux dames en taffetas orangé contemplant une pyramide de citrons de Sicile bientôt déversés. Une scénographie de l’échec, cuisine design avec paravents, murs et couloirs, parois floues, donne la mesure comique des obstacles tragiques à la transparence et à la liberté. Les femmes vont et viennent dans les entrelacs labyrinthiques de leur petite vie étriquée. Un spectacle tendu à l’extrême sur le fil métaphorique du désir bâillonné.     

Véronique Hotte


Spectacle vu au TNS Strasbourg
Et pourtant ce silence ne pouvait être vide

De Jean Magnan, mise en scène de Michel Cerda, le 6 novembre 2008 19h, les 7 et 8 novembre 20h30 au Forum 1/5 place de la Libération 93150 Blanc-Mesnil Tél : 01 48 14 22 00. Du 21 au 25 avril 2009 à la Comédie de Saint-Etienne CDN. Le 6 mai 2009 au Théâtre La Piscine à Antony. Texte publié aux Éditions Théâtrales.

A propos de l'événement



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