« Iqtibās » de Sarah M, une partition vibrante et poignante sur le thème de la double absence
Sarah M. confie à Hayet Darwich, Maxime [...]
À l’invitation de la Comédie-Française, la palermitaine Emma Dante fait un pas de côté et met en scène pour la première fois une pièce du répertoire. Pari réussi, au fil d’une mise en scène vivifiante, qui conjugue à merveille fantaisie, inventivité et humour.
A priori on n’imaginait guère Emma Dante s’atteler à une mise en scène d’une des plus célèbres pièces de Molière, œuvre patrimoniale en vers du Grand Siècle. Imprégné de culture sicilienne, oscillant entre grotesque, états extrêmes et éclats de tendresse, le théâtre prodigieux de la Palermitaine, où le corps raconte plus encore que les mots, semble plutôt éloigné du répertoire. Et pourtant… On ne peut qu’applaudir cette remarquable proposition, initiée à l’invitation de la Comédie-Française, programmée hors les murs au Théâtre du Rond-Point. L’audace artistique de la metteuse en scène y a trouvé son chemin, parvenant à faire entendre le texte comme rarement. Récurrente dans les œuvres de la metteuse en scène, la thématique des fractures familiales voit ici sa violence amoindrie par la verve comique de Molière. À l’instar du conflit entre les deux sœurs – Armande, « du côté de l’âme » mais pétrie de contradictions (excellente Jennifer Decker), Henriette « du côté des sens » et aspirant à une innocente vie maritale (remarquable Edith Proust) –, la famille se déchire et s’affronte. Ce qui convainc dans cette vivifiante mise en scène, c’est son humour, sa beauté, son goût du jeu, sa manière inédite d’orchestrer la friction entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui, d’accueillir le théâtre au sein du plateau, qui fait irruption, qui affirme sa magie et ses multiples artifices. Cette friction n’est pas une modernisation ou une actualisation, elle est une appropriation théâtrale de très belle facture, sans aucun surplomb, sans message à délivrer. Une telle ambition fait émerger l’amplitude du talent de l’illustre dramaturge, fait jouer aussi divers échos entre des époques éloignées, qu’il s’agisse de différences ou similitudes. Si la fin est heureuse pour les jeunes amoureux, si le pédant Trissotin est enfin démasqué, le projet émancipateur des femmes savantes contre l’ignorance et l’ordre patriarcal reste à l’état d’ébauche et l’autorité absolue des parents demeure la norme.
Un merveilleux spectacle
Les interprètes endossent les rôles des personnages, agissent aussi au présent du théâtre en train d’advenir. D’un signe de la main l’un ou l’autre transforment la scénographie, signée ainsi que les costumes par Vanessa Sannino : une maison dont les murs tapissés se rapprochent et contraignent de plus en plus les protagonistes, à mesure que l’intrigue avance. Peu à peu, de plus en plus, les personnages se laissent envahir par la fable issue des normes du passé. Une fable que la mise en scène malgré les coiffes extravagantes, malgré le rire, ne caricature jamais. La trame théâtrale interroge les aspirations de chaque être, faisant l’éloge de la littérature et du savoir avec une délicieuse inventivité : grâce aux livres la maisonnée fleurit et s’épanouit, même si c’est éphémère ! On adore la manière dont surgissent des malles les personnages masculins, qui doivent avant usage être dépoussiérés et dégourdir leurs jambes flageolantes. Clitandre (impeccable Gaël Kamilindi) qui soupira pour Armande avant de choisir Henriette, serait-il une marionnette ? L’imposant Trissotin, « bel esprit » et fière allure (Stéphane Varupenne est excellent), règne d’abord en maître sur le trio des femmes savantes, dont l’inénarrable Bélise (hilarante Aymeline Alix). Très drôle aussi est Chrysale, le pleutre époux de Philaminte, que Laurent Stocker incarne à merveille, et qui est boosté par son frère Ariste (Eric Génovèse, impeccable). Elsa Lepoivre est formidable en Philaminte, maîtresse femme autoritaire, qui gronde et intimide. Charlotte Van Bervesselès (Martine) et Sefa Yeboah (Vadius et le Notaire) complètent la distribution. L’ensemble compose une merveilleuse fête du théâtre.
Agnès Santi
du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h (le 15 janvier à 19h30). Tel : 01 44 95 98 00. https://www.theatredurondpoint.fr