La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Emilie Valantin

Emilie Valantin - Critique sortie Théâtre
Emilie Valantin

Publié le 10 mars 2008

Un Scapin manipulateur

Fieffé pendard, roublard rebelle autant que rusé manipulateur, Scapin caracole dans le panthéon de nos petits classiques. Jean Sclavis, depuis quinze ans fidèle collaborateur du Théâtre du Fust, reprend cette pièce qu’il a maintes fois jouée comme comédien. Il l’aborde aujourd’hui dans un « solo » pour huit marionnettes sous la houlette d’Emilie Valantin.

Qui est votre Scapin ?
A rebours de l’imagerie de la Commedia dell’arte ou de la galéjade, cette pièce recèle une certaine gravité. Scapin n’est pas qu’un personnage sautillant qui joue des tours pendables. Il a des comptes à régler avec une société hérissée de contraintes, juridiques, parentales, sociales, où règnent des pères avaricieux et de jeunes maîtres arrogants. Dégourdi, expérimenté, fin psychologue, il vit soumis, de par sa condition sociale, à plus médiocre que lui. Molière décrit au passage le catalogue des sévices infligés aux domestiques, depuis les coups de bâtons aux piloris et autres étrivières. Face à cette situation qui l’enrage, Scapin tente de manipuler les autres et d’influer sur les événements. Malheureusement, les manigances pourtant très compliquées qu’il complote ne changent guère le cours des choses qui se seraient même peut-être dénouées plus vite sans son intervention. Sa frustration est telle qu’il prend des risques insensés. La pièce s’achève d’ailleurs sur une dernière fourberie, où Scapin se fait passer pour agonisant, et sur une réflexion amère sur son sort, lui qui n’aura jamais pu prétendre qu’à des miettes.
 
Quel est le rire que vous convoquez sur scène ?
Molière épingle à la pointe de l’ironie les travers des jeunes comme des vieillards. C’est irrésistible ! Velléitaires, craintifs, bien peu perspicaces et prévoyants, les fils s’entichent des modes et des affèteries du discours amoureux, ne cherchant qu’à satisfaire immédiatement leur amour sans penser aux lendemains. Le désarroi de cette jeunesse, qui, pour aimer librement, doit composer avec les pressions familiales et le mariage, est à la fois touchant et comique. Le comportement des pères, avares, autistes, qui culmine dans la célèbre scène de la galère, prête autant à rire qu’à grincer.
 
 « Les pièces de Molière sont trop souvent jouées dans la soie et les velours. »
 
Dans un écrit que vous citez, Peter Sellars disait « Le théâtre doit se conjuguer au présent, mais aussi remonter dans l’histoire pour nous relier à nos origines. L’intérêt ne consiste donc pas à actualiser, mais à faire reculer le XXème siècle dans le temps pour comprendre comment on en est arrivé là ». Pourquoi jouer un classique aujourd’hui ?
La reconstitution historique tout comme la réactualisation artificielle me semblent deux écueils. Je fais confiance au public pour tisser le lien entre l’époque de la pièce et aujourd’hui. En plus j’adore les costumes ! Pour Les Fourberies de Scapin, je suis allée fouiller non pas dans les livres de costumes, recueils de gravures qui ne représentent que les riches, mais dans les rapports de police de l’époque ! Les pièces de Molière sont trop souvent jouées dans la soie et les velours. L’action se passe ici dans un milieu de petits bourgeois et de valets. Nous avons taillé les redingotes dans des blue-jeans, afin de rappeler le « droguet », tissu du monde du travail au 17ème siècle.
 
Vous travaillez pour la première fois avec huit marionnettes de « grande » taille, c’est-à-dire environ un mètre trente. Pourquoi ce choix ?
Ces personnages, proches de la taille humaine, forment autour de Jean Sclavis un petit peuple qu’il domine. Le monde autour se reconstitue à leur échelle. Il les manipule lui-même, grâce à un mécanisme de crosse à gâchette – sorte de système de fils intérieurs – que nous avons inventé. J’ai conçu des sculptures assez évasives, aux visages à peine esquissés, marqués par une expression qui évoque le caractère des personnages. C’est souvent le mouvement du nez qui donne la direction du regard. Les corps n’obéissent pas aux proportions des mannequins de magazines. Bien au contraire, ils montrent des disproportions du buste, des bras, pour affirmer leur artificialité et leur statut fictionnel. Si je revendique le courage de la figuration, j’aime laisser une liberté à l’œil du spectateur, une marge de liberté pour que vive la marionnette. Nous allons prolonger cette expérience avec des poupées de grande taille avec les comédiens de la Comédie Française où je mettrais en scène Don Quichotte et Sancho Pança d’Antonio José da Silva en avril prochain.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Les Fourberies de Scapin, d’après Molière, mise en marionnettes d’Emilie Valantin, interprétation de Jean Sclavis, du 20 mars au 13 avril 2008, à 20h30, sauf dimanche 16h, relâche lundi, au Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, route du champ de Manœuvre, 75012 Paris. Rens. 01 43 74 99 61 et www.theatredelaquarium.com. Don Quichotte et Sancho Pança d’Antonio José da Silva, en alternance du 19 avril au 20 juillet 2008, matinées à 14h, soirées 20h30, à la Comédie-Française (salle Richelieu), place Colette, 75001 Paris. Rés. : 08-25-10-16-80 et www.comedie-francaise.fr.

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