La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien Antoine de Baecque

De la crise à la liquidation de la politique culturelle

De la crise à la liquidation de la politique culturelle - Critique sortie Avignon / 2009
Crédit : © Antoine de Baecque

Publié le 10 juillet 2009

La culture est une grande affaire française, tant et si bien qu’elle entre régulièrement en crise. Antoine de Baecque, historien, analyse le phénomène et met en perspective les spécificités de la période actuelle.

Pourquoi la culture se vit-elle en France régulièrement comme en crise ?
Antoine de Baecque :
Depuis l’Ancien régime, la culture est une affaire d’Etat. Expression de la majesté du pouvoir, elle est un enjeu symbolique, politique, et a constitué un mode central d’affirmation de l’identité de la France, qui la distingue parmi les nations. Les différents régimes ont perpétué ce « modèle », au nom de la gloire du souverain puis de la culture pour tous, de la création, etc. A gauche comme à droite a longtemps prévalu la conviction que la culture est un service public dû aux citoyens, comme l’éducation ou la défense du pays. Régulièrement, la culture française entre en crise, généralement quand elle commence à ronronner, tant dans les politiques mises en œuvre que les productions artistiques, et quand s’exaspère la tension entre deux objectifs majeurs : la démocratisation, qui devrait donner à tous l’accès aux œuvres, et la valeur absolue de la création. Elle se replace alors au centre du débat d’opinion, suscite des réflexions, critiques, contre-propositions qui évitent la léthargie ou l’art officiel. En cela, les crises me paraissent salutaires.

« La rhétorique développée s’inscrit dans l’héritage de Malraux et de Lang, mais les faits témoignent d’un démantèlement des moyens et des spécificités de la culture. »

Comment analysez-vous la crise actuelle ?
A. de B. :
Elle ne traduit pas un questionnement sur les finalités et les modalités de la politique culturelle, mais sa liquidation au nom d’autres valeurs et priorités : obligation de résultat, performance économique, succès… La rhétorique développée s’inscrit dans l’héritage de Malraux et de Lang, mais les faits témoignent d’un démantèlement des moyens et des spécificités de la culture, d’une confusion entre le populaire et l’audimat. Entre la parole et les actes, la schizophrénie est totale. Dans une époque où les définitions de l’art et de la culture tendent à devenir plus floues, le critère de rentabilité risque de supplanter celui de la qualité. L’évolution n’est pas seulement économique, administrative, institutionnelle, elle est aussi philosophique. La culture comme bien commun est fondamentalement remise en cause. Etre français, c’était partager la conviction que la culture nous rend meilleurs et soude le pays. Aujourd’hui, les intellectuels et les artistes sont vus comme privilégiés, voire parasites, élitistes, parisiens, ennuyeux, coupés du peuple réel, celui qui se lève tôt et travaille. Ce discours négatif, anti-intellectuel, a émergé au cours des années 1990 et 2000, sans doute en réaction aux excès du verbe languien, qui, faisant la promotion de la culture, a fini par virer au slogan publicitaire, à la surenchère festive, à la langue de bois causée par les milieux officiels. A cela s’ajoute le constat d’un échec relatif de la démocratisation, mis en évidence par les enquêtes sociologiques. La politique actuelle s’engouffre dans cette crise des valeurs et des représentations.

Comment expliquer cette évolution ?
A. de B. :
Elle obéit aussi à un mouvement structurel. La politique de l’offre menée par l’Etat s’est heurtée à l’émergence d’un nouvel acteur, un concurrent « culturel » majeur, de plus en plus incontrôlable et envahissant : la télévision. Le public a modifié radicalement ses comportements et la politique culturelle n’a pas réussi à s’adapter à cette mutation. Elle s’est retrouvée décalée, minoritaire face au divertissement télévisuel et aux attentes des jeunes générations.

Comment refonder la légitimité de la politique publique de la culture, démocratiser sans massifier ?
A. de B. :
L’art à l’école constitue la priorité car l’école est le vecteur le plus puissant d’une réelle démocratisation de l’accès à la culture. La France affiche un retard dans ce domaine par rapport à bien d’autres démocraties occidentales. La politique culturelle s’est développée sur un double refus : celui de l’éducation populaire d’une part, celui de l’institution scolaire d’autre part. L’école permet de toucher toutes les classes sociales, de sensibiliser à la création artistique, mais aussi de partager une mission avec les artistes. C’est sur ce terrain que doit se jouer le combat pour les valeurs. Encore faudrait-il arrêter de se contenter d’affirmations grandiloquentes pour donner les moyens d’une véritable politique.

Entretien réalisé par Gwénola David

A lire : Crises dans la culture française. Anatomie d’un échec, d’Antoine de Baecque, édition Bayard. Godard, d’Antoine de Baecque, éditions Grasset.

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