La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Conversation Jannette Cheong et Richard Emmert

Conversation  Jannette Cheong et Richard Emmert - Critique sortie Théâtre
© Sohta Kitazawa © Jannette Cheong

Publié le 10 décembre 2009

Un voyage nô très personnel

Deux pièces nô, co-productions du théâtre nô de la famille Oshima et de la compagnie internationale Nohgaku, fondée et dirigée par Richard Emmert et basée à Tokyo et New York, sont à découvrir à la Maison de la culture du Japon : Kiyotsune, classique du quinzième siècle, et Pagoda, pièce contemporaine écrite en anglais par Jannette Cheong, explorant les thèmes de la quête de soi, l’identité et l’émigration.

« Dans les pièces nô, un voyageur se rend dans un endroit où naît une histoire avec des esprits » Richard Emmert 
« La pièce nô s’articule autour de la mère, dont le sacrifice a permis la survie de son fils. » Jannette Cheong 
 
C’est la première fois qu’une pièce nô écrite et jouée en anglais est présentée à Paris. Comment en êtes-vous venu à créer des pièces nô en anglais ?
 
Richard Emmert : Au fil des années, j’ai participé à diverses productions anglaises. Cela a commencé au Japon où quelqu’un m’avait demandé dans les années 80 de travailler sur Au puits de l’épervier de William Butler Yeats, influencé par le style nô. Puis comme je ne voulais pas de comédiens de style occidental mais vraiment des acteurs nô, j’ai constitué un atelier permanent en 1991 à Tokyo pour des étrangers qui apprennent le nô, puis en 1995 un atelier d’été intensif aux Etats-Unis. Nous avons étudié la danse, le chant, avant d’introduire l’étude d’instruments. Après avoir fêté les quinze ans d’existence de l’atelier en 2000, plusieurs étudiants assidus voulaient s’investir davantage et nous avons créé une compagnie, qui compte une vingtaine de personnes venant du Japon et des Etats-Unis.
 
Comment vous êtes-vous rencontrés ?
 
Jannette Cheong : J’ai connu Richard lors d’un voyage au Japon, où j’ai aussi rencontré la famille Oshima, une famille nô traditionnelle possédant son propre théâtre.J’ai été fascinée par leur art et leur discipline d’acteur. Lorsque je leur ai raconté l’histoire de la pièce de théâtre musicale sur laquelle je travaillais, ils m’ont dit que cela ferait vraiment une bonne pièce nô ! Richard m’a enseigné les structures et les conventions du nô, et je me suis senti très libre dans le choix des mots, des idées et des images malgré ce cadre très défini, paradoxalement libérateur. 
 
 
R. E. : Nous nous sommes vraiment rencontrés en 2008 lors d’un atelier d’écriture, que nous organisons chaque année à Tokyo ou aux Etats Unis. Les grandes lignes de l’histoire étaient déjà en place. Le processus nô a consisté notamment à couper , à épurer .
 
En quoi cette histoire est-elle fondée sur des éléments autobiographiques ? 
 
J. C. : Mon père est mort subitement en 1973. Après sa mort nous avons réalisé que nous ne savions rien de lui, sauf qu’il venait de Chine. Je suis donc partie là-bas en 1975, pour découvrir où il était né, dans un pays encore très fermé même si la fin officielle de la Révolution culturelle approchait. J’enseignais l’anglais dans une zone très isolée et froide, au Nord Est de la Chine. J’ai retrouvé sa trace grâce à une enveloppe avec une adresse (tout ce que j’avais !) et à un énorme livre de la bibliothèque de l’université contenant tous les noms des communes de Chine. J’ai entrepris un long voyage jusqu’à son village situé dans le Sud Est. Nous avons pu rencontrer sa plus jeune sœur, qui a raconté leur enfance. Mon père vivait dans une famille très pauvre, avec ses cinq frères et sœurs, et à la fin des années vingt tous souffraient de la famine. Sa mère a pensé que comme beaucoup d’autres enfants, il allait mourir si elle ne trouvait pas un moyen de le faire partir. Ils ont réussi à le faire engager comme mousse sur un bateau. J’ai ensuite découvert que ces bateaux transportaient du ravitaillement d’Amérique jusqu’en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale. La pièce nô s’articule autour de la mère, dont le sacrifice a permis la survie de son fils.
 
R. E. :   Dans les pièces nô, un voyageur se rend dans un endroit où naît une histoire avec des esprits, qui apparaissent ou peut-être sont issus des rêves du voyageur. Le père de Jannette voyage, mais le véritable voyageur, qui témoigne, c’est Jannette. La pièce nô est en cela très différente de la pièce musicale que Jannette a écrite, qui s’apparente à une épopée occidentale classique, centrée sur le périple du père.
 
 
Quelles sont donc les caractéristiques spécifiques de cette pièce nô ?
 
J. C. : Lorsque j’ai visité le lieu de naissance de mon père, on m’a emmené voir une pagode, liée à une légende vieille d’un siècle, à propos d’une femme noble qui avait perdu son mari, capitaine d’un bateau naufragé. Elle n’a jamais cru en sa mort et chaque jour montait sur la colline pour le voir, elle a commencé à construire cette pagode, chaque étage lui permettant de regarder plus loin. Lorsque le mari a pu enfin revenir, il a vu cette pagode et n’a pas reconnu sa maison, il est reparti et ils ne se sont jamais revus. J’ai voulu réunir ces deux histoires, la légende de la Pagode et l’histoire de ma grand-mère, désirant revoir son fils. Ces deux femmes courageuses partagent ce désir de revoir un être cher perdu dans des circonstances tragiques. C’est le fil commun entre ces deux histoires. Toute la pièce a lieu à côté de la Pagode. Ecrire cette pièce a constitué une expérience puissante et profonde. Cela m’a beaucoup appris sur l’identité et l’émigration, souvent une question de survie.
 
Propos recueillis et traduits par Agnès Santi


Kiyotsune et Pagoda, direction artistique Richard Emmert, tetxe de Pagoda Jannette Zeong, le 9 décembre à 20H et le 10 à 15het 20h, à la Maison de la Culture du Japon, 101bis Quai Branly, 75007 Paris. Tél : 01 44 37 95 95.

A propos de l'événement



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