La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Emmanuel Wallon

Contre la recentralisation

Contre la recentralisation - Critique sortie Avignon / 2009
Légende : Emmanuel Wallon

Publié le 10 juillet 2009

Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’Université Paris Ouest Nanterre, est spécialiste des politiques culturelles. Il analyse l’urgence de réagir à trois menaces qui pèsent sur la place de la culture dans la société.

Quels changements ont récemment affecté les politiques culturelles ?
Emmanuel Wallon : Au lieu de la “refondation“ promise, on assiste depuis 2007 à une refonte du ministère de la Culture : comptable, sous l’effet de la LOLF – loi relative aux lois de finances d’août 2001, réformant la gestion de l’Etat – ; administrative, les DRAC intégrant les services de l’architecture sous l’autorité renforcée des préfets de région ; organisationnelle enfin, avec la fusion des directions centrales en trois grandes entités. Par-dessus ces réformes, la Révision Générale des Politiques Publiques passe comme un rouleau compresseur sur les agents et les crédits, avec pour principal mobile l’objectif de supprimer un maximum d’emplois.

La menace porte-t-elle seulement sur les moyens ?
E.W : La menace budgétaire est la première source de préoccupation. Un deuxième péril vient de la réforme territoriale, avec la mise en cause de la clause de compétence générale mais surtout avec la baisse des marges financières des collectivités. La réduction des subventions pour la culture se fait déjà sentir dans les communes et plus encore dans les départements. La hausse des dépenses obligatoires résultant notamment de la prise en charge des prestations sociales, conjuguée à la chute des recettes propres en raison du déclin des droits de mutations et de la suppression de la taxe professionnelle, risque de transformer les conseils élus en simples sous-traitants de l’État. Il semble que l’Élysée et Matignon cherchent à entraver les contre-pouvoirs dans leur capacité à développer des initiatives autonomes. Ils fragilisent ainsi non seulement les établissements artistiques (de création, de diffusion et de transmission) mais au-delà toute la vitalité de la démocratie locale. Le débat concerne donc l’ensemble des acteurs sociaux. Cette recentralisation qui ne dit pas son nom va à contre-courant du principe de subsidiarité consacré par la Constitution et les traités de l’Union Européenne.

Quel serait le troisième danger?
E.W : Les progrès de la numérisation imposent de repenser le rapport aux œuvres : c’est un défi plus qu’un danger. Il faut concevoir de nouveaux systèmes de soutien à la création applicables aux flux à très haut débit, sans attendre le déluge des promotions commerciales. Or le gouvernement agit sous la dictée des majors de l’industrie des loisirs et de la communication. Sous prétexte de compétitivité, il privilégie certains groupes privés dont il se fait l’obligé, au détriment du service public comme des producteurs indépendants. Il manie la répression avec la loi HADOPI mais néglige l’apprentissage des savoirs par les jeunes et moins jeunes internautes, minimise ses responsabilités en matière de régulation et s’abstient d’organiser la redistribution des ressources en faveur des auteurs et des interprètes.

«
Les institutions et les inventions ne sont pas sorties toutes armées du cerveau des élus et des fonctionnaires, elles ont surgi dans la rencontre avec des praticiens.  »

Il y a donc urgence à réagir ?
E.W : Oui car pour couronner le tout, le régime des intermittents, déjà restreint en 2003, est de nouveau la cible du patronat. Les associations culturelles et les compagnies qui maillent les territoires sont de plus en plus à la peine. Cependant relancer la machine revendicative sans changer de discours et de méthode serait voué à l’échec. D’une part les contribuables, malgré leur sympathie pour la cause de l’art, veulent comprendre ce que sa défense apporte à la société tout entière. D’autre part, les rallonges budgétaires, si nécessaires soient-elles, profitent d’abord aux plus forts lorsqu’elles ne vont pas de pair avec un changement de priorités.

Que faire alors ?
E.W : On ne saurait se contenter de parler d’argent quand on réclame le changement, surtout si l’on critique une administration obnubilée par les chiffres. Parce qu’il s’arc-boute sur des critères de gestionnaire, ce ministère a montré qu’il n’était pas en mesure d’élaborer des modèles novateurs. Le meilleur moyen de préparer sa régénération consiste à le confronter aux propositions émanant des professions. L’urgence commande donc aux artistes et aux administrateurs culturels d’avancer des solutions à travers leurs mobilisations collectives mais aussi dans leur pratique quotidienne. Jeanne Laurent, André Malraux, Jack Lang sont entrés dans l’histoire parce qu’existaient et existent encore, pour donner forme et corps aux idées du temps, des Dasté, Vilar, Planchon, Vitez, Mnouchkine. Les institutions et les inventions ne sont pas sorties toutes armées du cerveau des élus et des fonctionnaires, elles ont surgi dans la rencontre avec des praticiens.

Le monde de la culture est-il capable de se rassembler ?
E.W : En dehors des sondages, plusieurs signes indiquent que l’opinion publique approuve l’ambition d’un meilleur partage de l’art et des savoirs : les élections de mars 2010 ont reconduit les exécutifs régionaux qui avaient augmenté leurs dépenses culturelles, fût-ce au prix de hausses d’impôts. Depuis l’éclatement de la crise financière, la fréquentation des théâtres résiste à l’érosion des revenus, celle des musées et des cinémas reste vigoureuse. Une vaste partie de la population, lassée des logiques productiviste et consumériste, associe la culture à une quête de sens. Enfin, tous les rapports officiels expliquent que l’Europe, pour garantir son avenir économique, doit investir dans la recherche et l’éducation, l’innovation et l’imagination, auxquelles la création artistique contribue au premier chef. Le mouvement que les professionnels du secteur culturel appellent de leurs vœux intéressera donc de larges pans de la société, à condition qu’il ne néglige pas l’impératif toujours pressant de la réduction des inégalités devant la connaissance.


Propos recueillis par Éric Demey.

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