Théâtre - Entretien

Claude Guerre

Crédit visuel : Juliette Heymann

Réinventer l’ailleurs de la poésie orale

Souhaitant se confronter aux questions de l’héritage et de l’érotisme, Claude Guerre — directeur de la Maison de la Poésie depuis mars 2006 — met en scène Le Bleu du ciel et Le plus clair du temps je suis nue. Deux spectacles qui opposent la liberté de l’amour à la « pornographie marchandisée ».

De quel projet artistique êtes-vous porteur pour la Maison de la Poésie ?
 
Claude Guerre : Voilà 20 ans que je crée des spectacles fondés sur des textes de poésie. Cette expérience m’a conduit à me rendre compte que la poésie n’était pas le théâtre, qu’elle lui échappait. Les modes de travail de ces deux disciplines sont en effet différents. La Maison de la Poésie a pour vocation de se consacrer entièrement à l’expression orale de l’art poétique. Cela en s’adressant directement au spectateur, en abandonnant au théâtre les illusions de la situation et de la dramaturgie. Car l’expression scénique de la poésie doit se différencier de l’art dramatique. Je souhaite ainsi réinventer un ailleurs que la poésie possédait à ses origines, du temps des troubadours. Ce n’est en effet que bien plus tard qu’elle est devenue savante, qu’elle s’est détournée de son oralité première…
 
Vous souhaitez donc que la Maison de la Poésie devienne une forme de laboratoire du dire…
 
Cl. G. : Oui, mon ambition est d’ouvrir ce lieu à toutes sortes de poètes, publiés ou non. Il est pour moi très important que des écrivains encore inconnus aient aussi accès à cette maison que j’envisage, c’est vrai, comme un laboratoire de la forme du dire. Il y a mille manières de trouver de la puissance, de la couleur, de la texture, de mélanger rire et terrible, de faire exprimer à la poésie tout ce qu’elle possède. Cela peut prendre le chemin d’une représentation à voix nue, d’une forme alliant poésie et peinture, poésie et musique, d’un texte lu, d’un texte appris, d’un texte scénographié… En arrivant à la Maison de la Poésie, j’ai ouvert un colloque visant à questionner tous les arts qui concourent à l’expression de la poésie. S’en est suivie une thèse de réflexion sur l’immensité des possibilités issues de la confrontation entre la poésie et la scène. J’ai également fondé un collectif d’acteurs et de poètes qui continue à interroger ce sujet, un collectif baptisé groupe Znyk en hommage à Daniel Znyk qui était un fidèle compagnon de route et de travail.
 
« L’érotisme, en assumant pleinement l’animalité de l’homme, appelle à la naissance de l’humain. »
 
Quelle est l’idée de cet « hiver amoureux » fédérant les spectacles de ce début d’année ?
 
Cl. G. : Cet « hiver amoureux » pose la question de l’érotisme, qui est selon moi l’une des questions fondamentales du monde. Nos sociétés passent leur temps à parler de comment elles gagnent leur vie, mais pas de comment elles la dépensent. Elles parlent de l’homme au travail, mais pas de l’homme au plaisir, ou alors à travers une pornographie marchandisée que je trouve très triste. Pour moi, concevoir cet « hiver amoureux » est une façon de prendre parti contre la pornographie qui nous place dans la position passive de voyeurs et de consommateurs. Dans Le plus clair du temps je suis nue, Sophie Loizeau célèbre l’amour, transfigure un acte qui ailleurs n’est que basse et minutieuse description, que performance de spécialistes. Elle exalte, par le biais de la projection littéraire, son devenir de femme, sa dimension d’être humain. Car l’érotisme, en assumant pleinement l’animalité de l’homme, appelle à la naissance de l’humain : dans sa grâce, dans son libre-arbitre, dans sa relation étroite avec la mort, dans la pleine conscience de sa finitude…
 
Le Bleu du ciel, second spectacle que vous mettez en scène, questionne à la fois l’érotisme et la notion d’héritage…
 
Cl. G. : En effet, car ce montage de textes de Sade, Georges Bataille et Bernard Noël, à travers la question de l’érotisme et la présence de deux actrices (Anne Alvaro et Julie Pouillon), s’articule autour de la notion de transmission littéraire. Bernard Noël, même s’il n’est pas que cela, est un héritier de Georges Bataille, artiste qui a enseigné l’érotisme comme un acte du don, du partage, de la liberté… Bernard Noël a repris ce témoin pour le porter encore plus loin, en lui conférant un caractère politique, notamment dans Le Château de Cène. D’une certaine façon, ce poète relie Sade et Georges Bataille jusqu’à nous. Comme un arc tendu, il jette toutes les forces d’une œuvre vive, sublime, une œuvre de l’élan vital et de la beauté.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Le Bleu du ciel, textes de Sade, Georges Bataille et Bernard Noël ; montage et mise en scène de Claude Guerre. Du 9 janvier au 10 février 2008. Du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 17h00.
Le plus clair du temps je suis nue, de Sophie Loizeau ; mise en scène de Claude Guerre. Du 16 au 27 janvier 2008. Du mercredi au samedi à 19h00, le dimanche à 15h00.
Maison de la Poésie, passage Molière, 157, rue Saint-Martin, 75003 Paris. Renseignements et réservations au 01 44 54 53 00 et sur

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