La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Chantal Morel

Chantal Morel - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 novembre 2009

Vivre est un sacré travail !

Œuvre immense, sombre et sinueuse, Les Possédés (1870) de Dostoïevski s’enfonce au cœur de l’homme, dans les bas-fonds de la conscience comme dans les abymes mystiques, dans les clabaudages mondains et le dérisoire tourbillon d’une ville de province russe. Chantal Morel a sculpté cette riche matière à même le plateau pour en extraire la sève toujours brûlante.

Qu’est-ce qui vous a Pourquoi cette aventure ?
J’ai rencontré Dostoïevski tardivement. Et j’ai alors senti une intime résonnance avec son œuvre, qui saisit ce quelque chose de nous-mêmes qui souvent nous échappe, se dérobe… Dostoïevski sait le rendre tellement vivant, palpable. Peut-être parce qu’il frotte sans cesse les contraires. J’avais l’impression de tout comprendre, par-delà la raison, comme une fraternelle entente, une réconciliation de l’âme et du corps. Ses romans reposent beaucoup sur les dialogues, ce qui leur confère une théâtralité immédiate pour moi. Donc, après l’aventure de Crime et Châtiment, que j’ai mis en scène en 1997, le désir de poursuivre le chemin avec Les Possédés peu à peu s’est imposé. Le théâtre nait lorsque je sens le besoin de mettre l’écriture à la verticale, de la partager avec des acteurs et des spectateurs.
 
Le roman suit une trame complexe, très touffue, où les intrigues s’entrelacent, parfois s’égarent. Comment avez-vous cheminé ?
La complexité de la construction du roman reflète surtout les conditions de son écriture, car Dostoïevski, couvert de dettes, publiait les chapitres au fur et mesure pour survivre. Je n’avais pas réalisé d’adaptation préalable. Convoquer les acteurs pour l’« exécution » d’une pièce ne m’intéresse pas. Le manuscrit constitue leur outil de travail, c’est à eux de le construire. Nous avons donc commencé par lire Les possédés à voix haute, tous ensemble, durant une semaine, afin de nous connaître, de nous entendre. Puis nous avons testé au plateau les scènes les unes après les autres, nous avons véritablement plongé dans l’œuvre, sans savoir encore le chemin. L’œuvre de Dostoïevski autorise cette liberté, parce qu’on sait qu’elle ne cèdera pas sous nos pas, qu’elle ne nous laissera jamais le cœur ni l‘esprit sec. Nous avons ainsi taillé une ébauche dans la matière foisonnante, qui s’est peu à peu précisée. Le processus a couru sur deux mois seulement, pour des raisons financières certes, mais aussi pour saisir l’élan vital. Mobiliser l’urgence évite de se perdre dans les doutes, la volonté de tout comprendre, d’analyser… tout ce qui empêche le travail. Nous avons ainsi défriché à même le plateau, avec les douze acteurs, mais également les créateurs des décors, des lumières, des costumes, du son… Celui qui trouvait une piste dans l’entrelacs des histoires emmenait les autres. Le spectacle s’est construit avec cette réalité-là, découverte à mesure des propositions, des hypothèses, de la compréhension des enjeux.
 
Si le roman part d’une l’intention polémique et pamphlétaire contre le nihilisme, la question de Dieu le traverse de part en part. Comment fait-elle écho pour vous ?
La question de la foi chez Dostoïevski reste béante, un chantier à cœur ouvert. Elle tourne autour de l’orgueil, de la capacité à recevoir et donner, de la quête de la vérité. Il y a peut-être une souffrance à ne pas pouvoir croire… Vivre est un sacré travail. Toutes les questions existentielles que charrie le roman s’entrecroisent et chacun perçoit l’écho de ces propres interrogations. Nous, nous essayons de faire vivre les corps capables de les porter, de mettre non seulement des idées sur le plateau mais surtout de la vie.
 
Gwénola David


Les possédés, de Dostoïevski, adaptation et mise en scène de Chantal Morel, du 27 novembre au 13 décembre 2009, vendredi et samedi à 17h30, dimanche à 14h30, au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92022 Nanterre. Rens. 01 46 14 70 00 et www.nanterre-amandiers.com. Durée : 6h30

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