La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Cassé

Cassé - Critique sortie Théâtre
Légende : Cassé ou la peinture d’un monde qui disparaît. Crédit photo : A Nordmann

Publié le 10 février 2012 - N° 195

Dans Cassé, un monde s’écroule. A travers une longue comédie où la mise en scène de Christophe Rauck fait briller les acteurs et l’écriture singulière de Rémi de Vos, l’illusion du travail émancipateur se brise dans un rire amer.

Dans la cartographie bien réglée du théâtre, Rémi de Vos a toujours traversé les frontières. Auteur hybride à cheval entre le théâtre subventionné et le théâtre privé, qui repeint le genre de la comédie d’une couleur des plus noires, de Vos développe une écriture s’attaquant au système autant qu’à la faiblesse individuelle. Il a répondu avec Cassé à une commande que lui avait passée Christophe Rauck. Résultat : une comédie sur le travail qui navigue entre le vaudeville et le documentaire, jette les salariés à la porte et le mari dans le placard. Au centre de ce spectacle, Christine, qui travaille depuis ses débuts chez Prodex, vieille entreprise française d’électroménager, vient d’être licenciée à la faveur d’une délocalisation en Hongrie. Son mari, ingénieur informaticien déclassé, vide les poubelles dans les bureaux d’une entreprise où se multiplient les suicides. Au bord de la dépression, Christine ressasse sans fin son passé faute de pouvoir s’inventer un avenir. C’est paradoxalement de la fausse mort de son mari que celui-ci va surgir…

La profondeur noire que peut véhiculer la gaieté

Fin des solidarités, du syndicalisme, de l’entreprise familiale ou de la fierté ouvrière, à quoi s’accrocher aujourd’hui quand on est salarié ? Ne resteraient que l’individualisme et la débrouille ? Sans tisser l’arrière-plan d’un âge d’or disparu, cette pièce dépeint bien un monde qui meurt sous les coups répétés des formes contemporaines du marché et de l’organisation du travail. Christophe Rauck plante d’ailleurs ses personnages dans un décor escamotable d’un appartement années 50 derrière lequel s’élève un immeuble à la Zola dont chaque étage se révèle davantage détérioré que le précédent. Comme si plutôt que de s’élever, l’univers de cet immeuble s’enfonçait. Enterrement de première classe donc pour le couple déclassé et ceux qui gravitent autour : des parents un peu cinglés, un médecin amoureux, un voisin geek surdiplômé amateur de blagues internet et une secrétaire volage et abusée. Des figures à la limite du cliché bien sûr, comédie oblige, parfaitement interprétées dans un jeu aux postures et gestes stylisés qui laisse sa part belle à la sincérité. Dans cet exercice, Virginie Colemyn excelle, offrant pendant près de deux heures trente sur le plateau  sa présence fragile et décidée et le timbre éraillé d’une voix humble qui place toujours les larmes à portée de main du rire.  L’écriture de de Vos triture pendant ce temps la mécanique théâtrale de la comédie avec brio et replonge régulièrement le spectateur dans le terreau du réel. Une alternance singulière dont Christophe Rauck s’empare avec justesse pour donner à ce spectacle toute la profondeur noire que peut véhiculer la gaieté.

Eric Demey


Cassé de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck. Jusqu’au 12 février au Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules Guesde à St-Denis. Tél : 01 48 13 70 00.

A propos de l'événement



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