La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien CREATION

Bernard Cavanna : Concerto(s) pour violon entre deux mondes

Bernard Cavanna : Concerto(s) pour violon entre deux mondes - Critique sortie Classique / Opéra Gennevilliers T2G - Théâtre de Gennevilliers
Bernard Cavanna, ici avec ses interprètes, la violoniste Noëmi Schindler et le chef d’orchestre Arie Van Beek, a remporté en 2014 le Grand prix de la musique symphonique de la Sacem.

VIOLON ET ORCHESTRE / GENNEVILLIERS

Publié le 29 janvier 2019 - N° 273

Le compositeur Bernard Cavanna, né en 1951, musicien indépendant par excellence, très attentif aux échos du monde qui l’entoure, présente en création mondiale son deuxième concerto pour violon, intitulé « Scordatura ». L’une des particularités de ce concerto réside dans la partie de violon solo jouée sur quatre violons différents et désaccordés. L’œuvre tout en contrastes entre ancien et nouveau mondes témoigne pour le compositeur « d’un changement de civilisation qui s'annonce ». Il choisit de mettre cette œuvre en regard avec son premier concerto dédié à l’instrument, et déjà aussi à Noëmi Schindler, sa soliste fétiche. Au même programme, ses étonnantes Geek Bagatelles d’après des « fragments» de la IXe Symphonie de Beethoven, pour orchestre de 40 musiciens et chœur de 20 smartphones.

Comment la composition de ce deuxième concerto pour violon s’inscrit-elle dans votre parcours ?
Bernard Cavanna :
C’est une pièce qui s’affirme avec une plus grande distanciation que dans les précédentes, avec moins de violence mais certainement plus de gravité. Mon regard est plus apaisé, ce qui me permet d’éprouver des sentiments que je ne pouvais pas ressentir auparavant. Vingt ans après la création du 1er concerto, notre époque n’est plus la même. Nous pouvons presque affirmer qu’un changement de civilisation s’annonce, plus encore qu’avec la Révolution industrielle du XIXe siècle ; les valeurs d’aujourd’hui ne sont plus celles qui ont fermé le siècle dernier. Et ce Deuxième concerto s’appuie fortement sur ce constat. Il oppose quasiment deux mondes, l’un ancien, où la nostalgie de la variation s’exprime, et l’autre très brutal où le rythme s’est réduit au seul énoncé d’une pitoyable pulsation à 130 la noire, comme dans la musique techno. Et là, plus de variation possible, des boucles comme seule ambition, comme si l’on souhaitait viser l’espace du seul cerveau disponible pour reprendre l’expression d’un marchand. C’est un simple constat qui s’applique aussi dans notre art : l’immédiateté est de mise et la communauté humaine n’est plus incitée à appréhender la complexité de nos constructions sonores ; cela concerne aussi les grandes œuvres du passé.

Quel sens faut-il alors donner au titre de ce nouveau concerto : « Scordatura » ?
B. C. :
La partie de violon solo nécessitera quatre violons accordés avec une scordature spécifique ; l’un restera avec l’accord traditionnel (sol-ré-la-mi) mais les autres seront soumis à des accords bien iconoclastes et périlleux, voire extrêmes ! Des systèmes qui ouvrent des espaces étonnants, offrent des perspectives nouvelles même si, avec de telles scordatures, l’instrument se trouve bien moins résonnant. Il s’agit d’un « violon abîmé », presque cassé, meurtri, comme si on avait retrouvé dans un grenier un instrument oublié dans sa boîte depuis plus de cent ans !

« Un « violon abîmé », presque cassé, meurtri, comme si on avait retrouvé dans un grenier un instrument oublié. »

Qu’est-ce qui unit le premier et ce nouveau concerto ? Qu’est-ce qui les sépare ?
B. C. :
Justement, il s’agit d’une histoire de liens ! Tout ce qui touche à notre condition humaine, la relation à l’autre, l’amour de l’autre, lui faire oublier – même si ce n’est qu’une illusion – que l’on meurt seul. Ce qui sépare les concertos, c’est peut-être la facture : le premier concerto était inscrit dans une pensée plus classique, même si la soliste était mal-menée par des oppositions orchestrales inhabituelles dans un genre où le rôle de l’orchestre est plutôt de la magnifier. Ce sont évidemment le nombre de violons que Noëmi jouera et ces scordatures impossibles qui différencient ce concerto de celui écrit en 1999.

Qu’aimez-vous dans la collaboration avec Noëmi Schindler ?
B. C. :
Mon écriture pour le violon est quasi consubstantielle au jeu de Noëmi ! Le son du violon que j’imagine est forcément celui que je pressens de son jeu. Il y a une compréhension immédiate, une telle intimité entre son jeu et ce que je lui propose que je me demande si ce n’est pas elle qui écrit ! C’est une grande et prodigieuse artiste qui allie l’interprétation du grand répertoire aux audaces les plus extrêmes de la jeune musique d’aujourd’hui.

Qu’avez-vous voulu exprimer avec les Geek Bagatelles, composées en 2016, également au programme ?
B. C. :
Cette pièce met en scène quelques fragments de la IXe symphonie de Beethoven en les imaginant comme des restes, des vestiges ou des ruines d’un chef-d’œuvre disparu. Insidieusement, je dois cette idée à ces jihadistes qui ont détruit le Temple de Bêl à Palmyre et j’ai imaginé ce qu’ils auraient pu faire avec notre IXe Symphonie ! Triste projet ! Ces Geek bagatelles sont aussi liées à mon obsession actuelle, celle d’opposer l’ancien et le nouveau monde, en convoquant avec l’orchestre symphonique un ensemble de smartphones : la noblesse des instruments d’hier et la désuétude sonore des prétentions high-tech.

Propos recueillis par Jean Lukas.

Avec Noëmi Schindler (violon) et l’Orchestre de Picardie dirigé par Arie Van Beek.

A propos de l'événement

Bernard Cavanna : Concerto(s)
du Mardi 12 mars 2019 au Mardi 12 mars 2019
T2G - Théâtre de Gennevilliers
41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers

T2G - Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers. Mardi 12 mars 2019 à 20h. Tél. 01 41 32 26 26


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