Avignon - Entretien / Kirill Serebrennikov

Avec Le Moine noir d’après Tchekhov, Kirill Serebrennikov souhaite créer « un théâtre total, un théâtre opératique »



ouverture du festival / Cour d’honneur du Palais des Papes

Quel est votre regard sur Tchekhov ?

Kirill Serebrennikov : Je suis heureux d’avoir jusque-là fait connaître au public d’autres auteurs que Tchekhov, figure de proue de la culture russe dont les œuvres sont très régulièrement montées. Mais lorsque Joachim Lux, directeur du Thalia Theater à Hambourg, m’a demandé quel texte ou auteur je voulais mettre en scène, j’ai suggéré Le Moine noir de Tchekhov, une nouvelle aussi galvanisante que mystérieuse, qui depuis ma jeunesse m’impressionne fortement. Pour mon premier Tchekhov, j’ai voulu commencer par un texte célèbre en Russie mais plutôt méconnu ailleurs, comme une sorte de Tchekhov caché. Il est probable que je mettrai en scène d’autres pièces de Tchekhov…. Pour la Cour d’honneur du Palais des Papes, nous avons créé une version complètement différente de celle proposée à Hambourg, une version qui tient compte du lieu hors norme et immense. C’est une autre manière d’envisager l’espace qui est mise en œuvre, avec davantage de danseurs et chanteurs.

Comment avez-vous procédé pour adapter cette histoire singulière ?

K.S. : L’histoire confronte quatre protagonistes. Intellectuel surmené, Andreï Kovrine décide de se reposer à la campagne dans la maison où il a grandi auprès de Péssôtski et de sa fille Tania. Aidé de Tania, Péssôtski se consacre sans relâche au splendide jardin de la propriété, l’œuvre de sa vie. Tous deux se réjouissent du retour de Kovrine. Bientôt Kovrine souffre d’hallucinations et voit apparaître un moine noir avec lequel il s’entretient. Il craint pour sa santé mentale, il s’interroge sur le sens de la vie, une quête relative entre l’illusion d’un idéal et la dureté du réel, entre aspiration au génie et médiocrité de la routine. La pièce est structurée en quatre parties, quatre focales particulières sur l’histoire et autant de visions divergentes par chacun des personnages. Le plus intéressant pour moi étant de construire un récit selon le point de vue du Moine.

Le Moine est-il un double de Kovrin, comme une expression directe et concrète de son délire ?

K.S. : Personne ne sait vraiment qui il est, qui il représente.  Nous avons longuement parlé de cette énigme. Cette apparition, caractérisée par sa soudaineté, vient du plus profond de la psyché, comme une voix intérieure impérieuse. Il est possible d’y projeter ses désirs et ses peurs, une part de ténèbres ou une part de lumière. Quoiqu’il en soit, nous ne voulons certainement pas donner des réponses, des clefs d’interprétation. Fondamentalement, les confrontations entre les personnages posent des questions difficiles à résoudre, et cependant essentielles. Qu’est-ce que l’amour ? La folie ? Le pouvoir ? L’ego ? Peut-on analyser les mécanismes qui régissent leur fonctionnement ? Des questions somme toute normales que chacun d’entre nous se pose…

« C’est à cause de cette profonde complicité avec la nature humaine que Tchekhov est devenu l’emblème du nouveau drame. »

Dans la pièce selon le Moine être normal signifie suivre le troupeau…

K.S. : Exactement. Et c’est une définition très sarcastique.  Qu’est-ce que la normalité ? Pour Kovrin, la plus grande peur est d’être un médiocre, un être ordinaire, petit-bourgeois, vivant normalement avec une femme normale. Or il recherche autre chose, s’efforce de lutter pour tracer le chemin de sa vie, pour conquérir une forme de liberté, de pouvoir, de créativité. Ce n’est pas facile, et les conséquences sont lourdes.

Tchekhov lui-même, écrivain et médecin, n’a rien du génie qui se place au-dessus de la mêlée.

K.S. : En effet. Il n’a jamais parlé de lui comme d’un génie ! Médecin, il savait ce qu’était la douleur, la mort, la vie, il comprenait la nature humaine, très concrètement et très profondément. Le succès intemporel de Tchekhov s’explique par le fait qu’il a su mettre en forme et ausculter le portrait d’une nouvelle génération, d’un vingtième siècle naissant pétri d’idées révolutionnaires, d’effritement des croyances. L’idée de la mort de Dieu formulée par Nietzsche a par exemple influencé Tchekhov. C’est toujours la fragilité de la vie, la fragilité de l’être humain qui est au cœur de sa littérature. Il établit et proclame une sorte de complicité avec la vie, avec l’être humain, en créant d’infinies possibilités d’appréhender la nature humaine irriguée de tant de contradictions et de tant de complexité. C’est à cause de cette profonde complicité avec la nature humaine qu’il est devenu l’emblème du nouveau drame. Il nous offre l’opportunité de ressentir de la compassion face à des êtres sans passion, des êtres besogneux, des vies idiotes, des ratages, des choses drôles aussi parfois. Mais même lorsqu’il est sarcastique, il ne se départ jamais de cette complicité.

Comment avez-vous abordé l’écriture dans votre mise en scène ? Sa dimension visuelle, l’étrangeté qu’elle révèle ?

K.S. : Étonnamment, je pourrais presque dire que lorsque j’aborde une œuvre la mise en scène advient sans idée préconçue, sans idée structurante, mais plutôt dans une immédiateté impérative née d’une impulsion, née de sentiments, de sensations et d’émotions davantage que d’un processus intellectuel. C’est un peu comme si je me souvenais et devais rafraîchir ma mémoire plutôt que créer, comme si la pièce entière existait déjà dans mon subconscient, avec seulement quelques blancs à combler.

Qui sont les comédiens ?

K.S. : Je souhaite créer un théâtre total, un théâtre opératique. Il était important pour moi de travailler avec une troupe internationale, avec des Russes, des Arméniens, des Allemands, un Américain… Avec des comédiens, danseurs et musiciens qui sont des diamants ! Je crois au théâtre international, dans des langues différentes – ici en russe, allemand et anglais –, dans des situations où l’on arrive à comprendre ce qui se passe grâce à la troupe, même sans surtitres.

Que faire alors que la guerre sévit ?

K.S. : C’est une grande douleur de connaître la guerre au 21ème siècle, au cœur de l’Europe. Votre opinion comme la mienne ne comptent pas. Le pouvoir russe agit sans opposition ni contrôle. C’est effrayant. On ne sait pas ce qui va arriver demain. Je continue pourtant à faire du théâtre, qui est pour nous un espace de rassemblement, de liberté et de dialogue.

Propos recueillis et traduits par Agnès Santi

A propos de l'événement


Le Moine noir
du jeudi 7 juillet 2022 au vendredi 15 juillet 2022

Place du Palais, 84000 Avignon

à 22H. Relâche lundi. Tél : 04 90 14 14 14. Durée : 2h40. Le Moine noir d’après Tchekhov suivi de la nouvelle originale, de Kirill Serebrennikov, traduction Gabriel Arout, est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.