La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Amin Maalouf, citoyen du monde, nous parle de l’importance de la place de la culture

Amin Maalouf, citoyen du monde, nous parle de l’importance de la place de la culture - Critique sortie Avignon / 2019 Avignon
Amin Maalouf © J.-F. Paga / Grasset

Entretien
Amin Maalouf

Publié le 23 juin 2019 - N° 278

Né à Beyrouth en 1949, l’écrivain et académicien Amin Maalouf livre dans son dernier essai, Le Naufrage des civilisations (éditions Grasset), une vision très inquiète de notre monde, marquée notamment par une crise du politique, le retour du religieux, les menaces climatiques et environnementales, le défaut d’une solidarité globale ou la perte du principe d’égalité comme référence morale. Nullement adepte du « c’était mieux avant », Amin Maalouf n’est pas devenu réactionnaire mais se fait l’écho d’une lucidité implacable.  En ce début de XXIe siècle, quel espoir reste-t-il et qu’en est-il de la place de la culture ?

Vous suivez la marche du monde avec une acuité qui n’est pas si fréquente chez les écrivains, au point qu’on pourrait vous qualifier de « Stefan Zweig du Levant ». D’où vous vient cette passion pour l’actualité ?

Amin Maalouf : Mon père était journaliste, il suivait l’actualité d’assez près, et depuis toujours j’ai pris l’habitude de suivre les événements. Cette passion ne s’est jamais démentie. Je suis les événements indépendamment du fait d’écrire sur eux. J’ai été journaliste pendant une quinzaine d’années et je suis l’actualité autant que durant cette période, je la commente dans ma tête et un jour, cela ressort à travers des textes écrits, mais je dirais que c’est une pratique quotidienne et quasiment spontanée.

« Le premier devoir est un devoir de lucidité. »

Dans votre dernier essai, Le Naufrage des civilisations, vous parlez beaucoup du Levant où vous êtes né. Pour vous, c’est à cet endroit que « les ténèbres ont commencé à se répandre ». Quel est ce Levant que vous avez connu et pourquoi aurait-il pu être un modèle ?

A.M. : Quand je parle du Levant, j’ai à l’esprit deux exemples, qui sont assez différents l’un de l’autre. Le principal est le Liban, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 27 ans, et l’Égypte, qui est le pays de ma famille maternelle. Chacun comportait des aspects fascinants et prometteurs, mais aussi des aspects très critiquables qui ont finalement mené à l’échec de ces modèles. S’agissant de l’Égypte, son modèle a été caractérisé par des communautés étrangères à l’origine d’un foisonnement culturel extraordinaire. Le problème est que ce foisonnement se passait dans un environnement où les relations étaient assez inégalitaires, avec des privilèges accordés aux communautés étrangères mal ressenties par les populations locales. Les tensions ont débouché en 1952 sur la révolution qui a renversé la monarchie et voulait se débarrasser de l’influence britannique. Le modèle libanais vivait d’autres problèmes : il y avait des communautés considérées comme libanaises même quand elles venaient d’arriver mais on a instauré un système de quotas qui s’est révélé pervers et les a transformées en sorte de satrapies locales. Le sentiment d’appartenance à une communauté nationale n’a pas être créé et le modèle a volé en éclat à partir des années 1970. Ces modèles levantins, qui étaient prometteurs, ont échoué. Or cette région tient une place particulière dans l’histoire universelle puisqu’elle est le berceau des trois religions monothéistes principales. Si la coexistence entre ces trois religions avait réussi, ce modèle aurait inspiré d’autres sociétés à travers le monde. Le fait d’avoir l’inverse, avec des communautés qui ne cessent de se battre les unes contre les autres, a eu un effet désastreux sur le reste du monde. Je parle de « ténèbres » car on a érigé des contre-modèles au lieu de modèles. Par ailleurs, les phénomènes de violence identitaire comme les attentats du 11-Septembre ont joué un rôle certain dans le changement d’atmosphère politique et intellectuel d’un grand nombre de pays, européens notamment, et les phénomènes migratoires, eux aussi liés aux turbulences du Levant, ont joué ce même rôle. Donc de ce point de vue encore, les turbulences de ma région natale ont provoqué des raidissements dans beaucoup de sociétés à travers le monde et expliquent en partie le climat actuel que je qualifie de « naufrage ».

Qu’est-ce qui résiste à ce naufrage ?

A.M. : Le monde passe par une période difficile, inquiétante. Je crois qu’il est important à ce stade d’en prendre conscience. Le premier devoir est un devoir de lucidité. Je ne suis certainement pas de ceux qui pensent qu’il n’y a pas de solutions. Rien n’est irréversible mais il faut d’abord prendre conscience des problèmes et je n’ai pas l’impression que ce soit le cas : on éprouve un sentiment de malaise mais on n’a pas conscience de ce qui est en train d’arriver, par exemple qu’il n’y a plus dans le monde un ordre mondial digne de ce nom. Les puissances pratiquent un égoïsme sacré, nous sommes au début d’une nouvelle course aux armements, il n’y a plus de mécanisme de solidarité pour faire face aux perturbations climatiques, par exemple, et on voit même une méfiance se répandre autour des instances supranationales qui pourraient faire face à de tels périls. Nous en parlons, et certainement il y a chez les jeunes une conscience bien réelle autour des périls climatiques, mais rien n’est fait qui soit à la hauteur du risque. C’est inquiétant.

« Le véritable combat est celui pour la promotion d’une véritable appartenance à la nation humaine. (…) Et cela ne peut se faire que par la culture. »

La culture fait-elle aussi partie de ce déclin ?

A.M. : La culture est plus importante aujourd’hui qu’à aucun autre moment. Le problème est avant tout culturel. Il y a eu d’autres périodes de l’histoire où l’humanité faisait face à des problèmes réels qu’elle ne pouvait résoudre, soit parce qu’elle n’avait pas le savoir, soit parce qu’elle n’avait pas les moyens nécessaires. Je pense aux émissions de carbone dans l’atmosphère qui ont commencé pratiquement avec la Révolution industrielle mais dont on a conscience seulement depuis les dernières décennies. Aujourd’hui, nous savons, nous pouvons, nous avons les connaissances, les moyens technologiques et économiques nécessaires. Le véritable combat est celui pour la promotion d’une véritable appartenance à la nation humaine. Ce qui nous manque, c’est la capacité d’établir des relations véritablement étroites et solidaires avec les autres. Par quel moyens pouvons-nous ressentir cette communauté de destins avec l’ensemble de l’humanité ? Je pense que cela ne peut se faire que par la culture, par une connaissance approfondie, intime, des cultures de l’autre (sa littérature, sa musique…), qui permet de dépasser les préjugés.

Les humanistes comme vous peuvent-ils encore être heureux ?

A.M. : Vous avez parlé de Stefan Zweig en début d’entretien et vous avez eu raison : il est pour moi une figure emblématique, avec lequel je sens une sorte de fraternité profonde, une parenté spirituelle réelle. En revanche, quand je lis Le Monde d’hier, autant j’adhère à ses analyses, autant je m’arrête très net aux décisions que Zweig a prises. Je lui en veux même un peu d’avoir fait le choix du suicide qui n’avait pas de sens pour un historien. Il a décidé que la vie ne valait plus la peine d’être vécue, parce qu’il pensait qu’une chape de ténèbres allait s’étendre sur le monde pour un temps indéfini. Or s’il avait attendu six mois, il aurait clairement vu que le nazisme allait être défait. Tout cela pour dire qu’il faut continuer à croire qu’on s’en sortira même si on ne voit pas encore la lumière au bout du tunnel. On la verra un jour. Je crois que la situation aujourd’hui est très grave, probablement ne réagirons-nous pas avant qu’il se produise des secousses majeures, mais alors il y aura un sursaut. On n’a pas le choix. On ne peut pas se permettre de choisir le naufrage, la fin des civilisations.

 

Entretien réalisé par Isabelle Stibbe

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