La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Emmanuel Wallon

À l’école de l’art

À l’école de l’art - Critique sortie Avignon / 2010
© D. R.

Publié le 10 juillet 2008

Emmanuel Wallon, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre, explique comment et à quelles conditions l’éducation artistique peut contribuer de façon décisive à la démocratisation culturelle.

L’école, elle-même soupçonnée de reproduire les hiérarchies sociales plutôt que de les réduire, offre-t-elle des solutions pour favoriser l’égalité d’accès à la culture ?
Emmanuel Wallon : Les enquêtes officielles montrent depuis plus de trente ans que la fréquentation des établissements culturels varie davantage en fonction de l’instruction que du revenu ou même de la branche d’activité. L’éducation contribue mieux que tout autre dispositif républicain à la répartition des ressources culturelles. Les enfants ne naissent pas égaux devant le savoir, selon le milieu familial, et l’accès des élèves à la culture s’en ressent. Le système scolaire lui-même est traversé par des logiques de différentiation sociale que la bonne volonté des enseignants ne saurait contrecarrer sans un renforcement des politiques qui visent à atténuer les disparités géographique, économique et pédagogique entre les établissements. La généralisation de l’éducation artistique au sein de ces derniers peut fournir le levier d’une telle entreprise, à condition que les moyens déployés se révèlent à la hauteur de l’enjeu et que les méthodes employées tiennent compte des réalités locales et des situations particulières.

« En dépit des intentions affichées en campagne, le gouvernement s’est hardiment engagé dans la voie contraire en laminant les crédits de l’éducation artistique. »

C’est-à-dire ?
Il ne suffit pas d’introduire quelques chapitres relatifs à l’histoire des arts dans les programmes d’enseignement général, ni d’organiser une sortie au concert ou au musée de temps en temps pour régler le problème. Il s’agit de veiller à ce que l’ensemble des écoliers, des collégiens et des lycéens – sans oublier les étudiants – bénéficient de solides apports de connaissance en ces matières, qu’ils fréquentent des œuvres et rencontrent des artistes (auteurs ou interprètes) dans les lieux de représentation et d’exposition, et qu’ils pratiquent au moins une discipline en atelier sous la conduite d’intervenants qualifiés. Cela ne se réalisera pas si la formation des professeurs élude leur sensibilisation aux arts, leur initiation au partenariat et leur aptitude au montage de projet. En dépit des intentions affichées en campagne, le gouvernement s’est hardiment engagé dans la voie contraire en laminant les crédits de l’éducation artistique, en atrophiant les choix d’option de la Seconde à la Terminale, en révisant les horaires et les programmes à la baisse, en liquidant les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, en bâclant et bradant sous prétexte de « mastérisation » la préparation professionnelle des futurs enseignants. Les ministres ont beau jeu de demander ensuite aux collectivités territoriales, qui assument déjà la plus grande part de la dépense, de développer leur offre culturelle envers la jeunesse en dehors du temps scolaire, pour pallier les carences de l’Education Nationale. Malgré leurs efforts et l’activisme des associations, l’éducation artistique recule… et la démocratisation culturelle bat de l’aile.

Une profonde mutation est en cours dans les moyens d’accès aux biens culturels avec la numérisation, Internet et les nouvelles techniques de communication. En quoi ces bouleversements reposent-ils la question de la démocratisation ?
Cinq décennies d’investissement public et trente ans de décentralisation ont complété l’équipement culturel du pays, tandis que le commerce des biens et services s’épanouissait. Les procédures d’appropriation des œuvres de l’esprit se transforment en profondeur à la faveur de la numérisation des données et de leur transmission instantanée. Ce n’est pas seulement vrai pour la musique dont l’émission et l’écoute ont été bouleversées par le téléchargement, pour le cinéma et la télévision dont les majors s’alarment de l’essor des écrans individuels, pour la littérature et la presse dont beaucoup redoutent que les supports s’évaporent, mais aussi pour les arts plastiques environnés d’images dématérialisées et même pour le théâtre, concurrencé par ces modes de représentation à distance et de distribution à domicile.

Le défi lancé à la collectivité n’est plus la pénurie de points de contact avec les manifestations du génie, mais la profusion des occasions de découverte et des propositions de divertissement. Aujourd’hui comme hier, la subvention doit favoriser la production et la diffusion des œuvres, tandis que l’enseignement doit délivrer les clés de leur compréhension. Mais l’action publique affronte deux nouvelles responsabilités. D’une part, il lui faut préserver l’originalité et la diversité de la création contre les puissances normalisatrices du marché. D’autre part, il lui faut garantir la liberté et la pertinence des choix des usagers face aux séductions tarifées de la publicité. Si l’école n’est pas l’unique champ de cette bataille pour l’esprit critique, elle en est le principal et le plus vaste. Comment les enfants et les adolescents y acquerraient-ils les facultés d’analyse et de discernement dont ils ont besoin pour s’orienter dans la forêt des fictions et la jungle du réel, s’ils ne sont pas initiés aux codes et aux procédés qui en déterminent les formes ?

Pourquoi la démocratisation culturelle demeure-t-elle un enjeu de société ?
Depuis la fin du XVIIIe siècle, la société aspire à être régie par un principe d’égalité politique et juridique. Depuis le milieu du XXe siècle, l’économie s’avère animée par la mobilisation de compétences d’ordre intellectuel. Au début de ce XXIe siècle, l’humanité s’avoue inquiète d’un devenir en crise. La recherche d’un plus équitable accès aux ressources culturelles se situe à la croisée de ces perspectives historiques, parce qu’elles sont génératrices de droits, de richesses et de bien-être. Cela dit, la culture permet à des communautés de s’entendre, alors que l’art autorise des singularités à dialoguer. Il importe de maintenir la tension dialectique entre ces deux notions.

Entretien réalisé par Gwenola David

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