ENTRETIEN / Judith Depaule et Pascale Henrot

Soutenir les artistes en exil

Crédit : C.Barthélemy / Onda Légende : Judith Depaule et Pascale Henrot

Les conditions d’accueil des artistes réfugiés

Réfugié n’est pas un métier. Or sur le territoire français, les artistes en exil ont souvent besoin d’un accompagnement pour reprendre une activité professionnelle. C’est pourquoi Judith Depaule, metteure en scène et ancienne directrice artistique de Confluences, a créé l’Atelier des artistes en exil (a.a-e) fin 2016. Dirigé par Pascale Henrot, l’Office National de diffusion artistique (Onda) s’engage à ses côtés.

Quelles difficultés particulières rencontre un artiste en exil pour travailler en France ?

Judith Depaule : Outre le problème de la langue et le poids des procédures de demande d’asile, la structuration du milieu culturel français est très difficile à comprendre pour un artiste étranger. La distinction entre public et privé, entre pratique amateure et professionnelle, le statut de l’intermittence, le système de subventions… Tout cela n’existe pas dans leur pays d’origine, et doit leur être expliqué pour qu’ils puissent savoir à qui s’adresser pour monter un projet et le présenter.

L’Atelier des artistes en exil prend ses origines à Confluences, lieu d’engagement artistique qui a fermé en septembre dernier. Pouvez-vous revenir sur cette genèse ?

J.D. : Quand j’ai repris la direction artistique de Confluences aux côtés d’Ariel Cypel en 2015, j’ai très vite voulu faire quelque chose pour les réfugiés. Pendant la saison 2015-2016, nous avons alors accueilli plusieurs Syriens dans nos locaux, en lien avec l’association Revivre. Et en février, nous consacrions notre festival « Périls » à la Syrie, accueillant notamment plusieurs artistes en exil. Après la fermeture de Confluences, nous avons voulu poursuivre cette action en l’étendant aux artistes réfugiés de toutes origines et disciplines artistiques.

A la même période, l’Onda a aussi commencé à se mobiliser.

Pascale Henrot : Dès septembre 2015 en effet, quand on a commencé à beaucoup entendre parler de l’arrivée de réfugiés en France, nous avons pensé que l’Onda devait venir en aide aux artistes. Que cela s’inscrivait dans nos missions d’expertise, de conseil, de mise en réseau et de soutien financier pour la diffusion sur le territoire national de créations contemporaines. Tout comme l’organisation d’ateliers artistiques pour les mineurs isolés étrangers, que nous organisons avec la Timmy, la Team Mineurs du Collectif Parisien de Soutien aux Exilé-e-s, et Clowns sans Frontières.

Concrètement, comment l’a.a-e se charge-t-il du repérage des artistes en exil et de leur insertion dans le milieu professionnel  ?

J.D. : A l’époque de Confluences, nous avions entamé un travail de prospection. Nous avons poursuivi dans cette voie avec l’aide de diverses associations. Chaque rencontre avec un artiste est aussi l’occasion d’autres rencontres. Nous identifions ensuite précisément les besoins de chacun, avant de les mettre en contact avec les structures capables de les aider. Avec les réseaux professionnels également, à travers des salons, des présentations de projets et grâce à un répertoire numérique des artistes en exil en ligne depuis le mois de mai. Prêtés par Emmaüs, nos locaux du 102 rue des Poissonniers dans le 18ème nous permettent d’accueillir nous-mêmes des artistes en répétition et en résidence. Une fois par mois, l’association l’Usage du Monde y tient également une permanence juridique assurée par d’anciens fonctionnaires de l’Ofpra et des magistrats en fonction.

« La dimension européenne s’impose pour un pareil projet. » Judith Depaule

« Une mobilisation est en train de voir le jour. » Pascale Henrot

P.H  : Etant en lien avec 400 à 500 structures publiques en France, l’Onda peut êre force de proposition auprès des professionnels, notamment dans le cadre de nos salons d’artistes ou “Rida“ que nous organisons dans chaque région. En 2016, nous avons aussi eu l’idée d’organiser un salon entièrement consacré à des artistes en exil, qui a eu lieu à Confluences pendant le festival « Périls ». Ce fut très prometteur : les dix artistes présents ont été accompagnés par des programmateurs. Nous avons reconduit l’expérience le 19 mai à La Pop, lieu des musiques mises en scène, avec des musiciens en exil. Grâce à une subvention du Ministère de la Culture, nous soutenons aussi certains artistes aidés par l’a.a-e.

L’action de l’a.a-e a vocation à s’étendre au reste de l’Europe. Pourquoi ?

J.D. : Les parcours des personnes réfugiées étant souvent complexes, la dimension européenne s’impose pour un pareil projet. C’est pourquoi j’ai suivi une formation sur le montage d’un dossier européen conduite par La Belle Ouvrage, qui s’est révélée très utile. J’ai pu découvrir des structures qui mènent un travail proche du nôtre. A Bruxelles par exemple. A terme, nous voulons constituer un réseau d’ateliers physiques où les artistes en exil peuvent se présenter, se réunir et travailler.

L’a.a-e organisera aussi un festival annuel, Vision(s) d’exils.

J.D. : Ce sera en effet le temps fort de l’a.a.e, dont la première édition aura lieu du 10 au 18 novembre 2017 au Palais de la Porte Dorée et dans d’autres lieux. A la MC93 notamment, pour une soirée avec Africolor.

P.H. : Il est important de veiller à ne pas enfermer les artistes en exil dans un ghetto culturel, où ils seraient vus comme des réfugiés avant d’être vus comme des artistes. L’idée d’une programmation thématique permettant de réunir artistes en exil et artistes traitant de l’exil autour d’une même réflexion est pour cela très juste.

Quel écho votre démarche reçoit-elle au sein du milieu professionnel ?

P.H. : On a tendance à souvent dire que la France est en retard en matière d’accueil des réfugiés. Il faut aussi parler de ce qui se fait de positif. Or sur le territoire, nombreux sont les programmateurs à la tête de lieux et d’événements généralistes à manifester leur intérêt pour les artistes en exil. Gilbert Langlois au Tandem Arras-Douai par exemple, Patrick Penot avec le festival Sens Interdit, Sylvie Violan au Festival des Arts de Bordeaux, Marie Pia Bureau à la Scène Nationale de Chambéry, Maria Carmela Mini aux Latitudes Contemporaines à Lille, le TGP de Saint-Denis ou encore Julie Kretschmar aux Rencontres à l’échelle à Marseille… Une mobilisation est en train de voir le jour.

J.D. : En septembre 2015, nous avions lancé à Confluences un appel public à l’ouverture des lieux culturels à des Syriens, mais sans grand résultat. Très peu de professionnels y avaient répondu. Les choses sont en train de changer. La plupart des lieux que nous avons sollicités avec l’atelier ont répondu présents. Et beaucoup développent des actions de manière indépendante.

 

 

Propos recueillis par Anaïs Heluin

 

L’atelier des artistes en exil (a.a.e), 102 rue des Poissonniers, 75018 Paris. Tel : 0142809972. http://www.aa-e.org/www.aa-e.org

A propos de l'événement

L'atelier des artistes en exil (a.a.e)
102 Rue des Poissonniers, 75018 Paris, France

Tel : 0142809972. http://www.aa-e.org/


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