Théâtre - Critique

Pelléas et Mélisande

L’Epée de Bois / de Maurice Maeterlinck / mise en scène Alain Batis

Alain Batis et la compagnie La Mandarine Blanche portent à la scène le poème Pelléas et Mélisande (1892) de Maurice Maeterlinck, et créent une rêverie envoûtante, baignée par une étrangeté crépusculaire. 

C’est toujours un véritable défi pour un metteur en scène de s’emparer d’une œuvre de Maeterlinck, tant son univers poétique éminemment personnel s’aventure au-delà de la surface des choses vers des zones secrètes, obscures, emplies de mystère. Des zones où l’essentiel semble contenu dans les silences et l’inexprimé, dans un ailleurs inconnu. La langue simple, concise et précise, qui se déploie en boucles et en ellipses, décrit l’éclosion d’un amour impossible qui naît entre Mélisande et Pelléas, demi-frère de Golaud, l’époux de la jeune fille qu’il a découverte en pleurs dans une forêt au bord d’une fontaine. La vivacité et l’évidence du conte sont imprégnées par une atmosphère trouble et triste. « Variation supérieure sur l’admirable mélodrame », selon les mots de Mallarmé, le poème ouvre de délicates et profondes échappées vers l’inconscient et le rêve. Ce théâtre de l’impalpable fascine Alain Batis, qui, avec cette mise en scène, complète un cycle affirmant en toute humilité « une urgence à convoquer de la beauté », cycle initié par La Femme oiseau, création réussie inspirée par une légende japonaise. Pour cette mise en scène du poème de Maeterlinck, il a réalisé un travail méticuleux, exigeant et ambitieux, embrassant toutes les dimensions sensorielles que fait naître la langue, oeuvrant à dégager le drame de toute composante psychologique pour atteindre une épure intemporelle.

Epure intemporelle

Une épure qui laisse émerger l’amplitude infinie du mystère, grâce d’abord à un travail très soigné des lumières de Jean-Louis Martineau, principal élément scénographique, et aussi à une création sonore interprétée à jardin par deux musiciennes et chanteuses, la violoniste Saskia Salembier et la pianiste Elsa Tirel. Baigné par un halo de brume, l’espace du plateau est habité par une étrangeté à la lisière du réel et du rêve, un flou crépusculaire où se rejoignent le monde des vivants et celui des morts. La scène inaugurale très réussie unit comédiens et marionnettes dans une même apparence formelle, et instille d’emblée un onirisme étrange où coexistent des mondes distincts. Les personnages s’apparentent à des figures hiératiques, statiques, comme en retrait de toute impétuosité, même lorsque de profonds tourments les agitent. Centré sur la voix du poème qui traverse les comédiens, parfois même les isole dans leur solitude, Alain Batis évite le piège d’un esthétisme désincarné. Théo Kerfridin (Pelléas), Laurent Desponds (Golaud), Pauline Masse (Mélisande), Emile Salvador (Arkël) et Tom Boyaval (Yniold) composent une partition délicate. C’est un théâtre de la présence intérieure qui se déploie, une rêverie lente, envoûtante et mélancolique, hors de tout effet de séduction et de précipitation.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Pelléas et Mélisande
du Jeudi 12 janvier 2017 au Dimanche 5 février 2017
Théâtre de l'Epée de bois
Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris, France

L’Epée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Du 12 janvier au 5 février, jeudi, vendredi et samedi à 20h30, les samedis 21 janvier et 4 février à 16h, dimanche à 16h. Tél : 01 48 08 39 74. Durée : 2h. En alternance avec La Femme Oiseau.


Mots-clefs :

A lire aussi sur La Terrasse

Théâtre - Entretien

Urfaust

Du Faust de Goethe, nous connaissons surtout [...]

Urfaust : En savoir plus
Théâtre - Agenda

Vie et mort de H

Clément Poirée, artiste associé au Théâtre de [...]

Vie et mort de H : En savoir plus
Théâtre - Critique

Le Dernier Testament

Pour sa première mise en scène de théâtre, [...]

Le Dernier Testament : En savoir plus