Théâtre - Critique

Oncle Vania

Publié le 10 avril 2012 - N° 197

Après La Mouette, unanimement saluée l’an dernier, Christian Benedetti crée Oncle Vania, une construction magistrale et épurée avec d’époustouflants comédiens.

© MLM
Marina (Isabelle Sadoyan) et Astrov (Christian Benedetti), le thé ou la solitude…
© MLM Marina (Isabelle Sadoyan) et Astrov (Christian Benedetti), le thé ou la solitude…

 

Tchekhov, c’est un maître absolu ! L’un de ces très rares écrivains d’une extraordinaire (et si ordinaire !) proximité avec nous, comme avec chaque génération. Tout est dit : la vie d’hier, la vie d’aujourd’hui, la vie en transition, affrontant des changements mal maîtrisés vers des lendemains incertains. La vie qui se cherche, se débat, esquive, ou fait face à ses illusions, ses déceptions, ses désirs, ses attentes. Le samovar trônant sur la table n’est pas éternel… La vie est un perpétuel mouvement, que l’on comprend mieux en regardant ce théâtre. Avec Tchekhov, Christian Benedetti revient à ses premières amours. Il avait monté La Mouette à son arrivée à Paris il y a trente ans. L’an dernier, il a initié le projet  de monter l’intégralité de l’œuvre dramatique de Tchekhov, et l’a inauguré avec une Mouette* unanimement saluée, façonnée dans le même esprit que cet Oncle Vania avec pour partie les mêmes comédiens. Christian Benedetti a réussi à mettre en forme cette exceptionnelle proximité tchékhovienne avec le spectateur par la construction magistrale et épurée de sa mise en scène, extrêmement précise, attentive au moindre détail. Une construction d’une simplicité radicale et essentielle, nette, claire, remarquablement allusive, sans esbroufe, et portée par une équipe d’époustouflants comédiens. Christian Benedetti-le médecin Astrov, Daniel Delabesse-Vania, Judith Morisseau-Sonia, Florence Janas-Elena, Brigitte Barilley-Maria, Laurent Huon-Téléguine, Philippe Crubézy-le professeur Sérébriakov, et last but not least Isabelle Sadoyan-Marina la vieille nounou forment une partition étonnamment riche et pleine.

Conscience aiguë de la perte

La scénographie est constituée du strict nécessaire et d’accessoires basiques. Sans psychologie, dépassant la notion de personnage, la mise en scène se déploie de façon stupéfiante dans la relation nuancée et forte que les mots incarnés entretiennent avec le spectateur. Ainsi l’adresse, la posture et la diction pensées dans l’espace du plateau prennent ici un relief inédit, d’une importance cardinale, qui fait entendre le texte de façon à la fois percutante et très sensible. Plus la représentation avance, plus cette façon de dire résonne avec force et vérité, comme une sorte de dévoilement de quelque chose de la nature profonde des drames tchekhoviens, ou de la condition humaine. Entre rires et larmes forcément, entre conscience aiguë de la perte, tristesse résignée et rage qui parfois explose (ce Sérébriakov a il est vrai de quoi déchaîner la colère). Débit très rapide des paroles (qui au début surprend, et évite d’emblée un réalisme psychologisant), moments suspendus d’arrêts sur image qui figent la scène et le temps, intenses moments de confidence d’Elena ou Vania qui s’avancent tout près du public, silences…  Le rythme nerveux et sous tension, comme l’est singulièrement Astrov, insuffle une forme nouvelle à la pièce, interpelle et exacerbe notre regard, admiratif…

Agnès Santi


 

*La Terrasse n°186 mars 2011

Oncle Vania de Tchekhov, d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène et scénographie Christian Benedetti, du 12 mars au 7 avril, du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 16h et 19h30, au Théâtre-Studio, 16 rue Marcelin Berthelot, Alfortville. Tél : 01 43 76 86 56.  Durée : 1h20. Voir aussi dans ce numéro la critique d’Oncle Vania dans la mise en scène d’Alain Françon.   

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