La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Une phrase pour ma mère

Une phrase pour ma mère - Critique sortie Théâtre
Crédit : Didier Leclerc Légende : « L’acteur face à l’énigme du monde ».

Publié le 10 février 2011 - N° 185

Jean-Marc Bourg savoure la griserie des mots de Christian Prigent qu’il donne à goûter à un public ravi. Une tentative singulière d’écorner la figure de la mère, l’amour absolu.

La mère représente le premier objet d’amour de l’être humain, les affections ultérieures ne prennent sens qu’en lien avec cet élan initial. « Je fus dans cet air de quasi pas d’air, mousse de pas de nom, zéro contour … Vapeur et poussière de suffocation… J’ai senti ma vie se tiédir de ça… Elle vaporisa sur moi un peu de son âme. »Les plaintes mélancoliques d’Une phrase pour ma mère  (1996) de Christian Prigent sont incarnées sur la scène par le comédien Jean-Marc Bourg. Que raconte cette longue phrase de deux cents pages, réduite sur le plateau à un lamento bouffe ? Une atmosphère chaude, veule, doucereuse, les premières sensations d’un corps enfantin qui se souvient des premiers temps de la vie auprès de sa chère mère, à la fois « chair » et « mer ». Un peu de Lacan, une once de Novarina, Prigent donne une fessée mentale à sa génitrice qui incite abusivement le fils à « resplendir » pour vivre la vraie vie, dit-elle, « celle des envies ». Avec un peu de Proust pour refrain, « Longtemps je me suis couché de bonne heure » devient « Longtemps je me suis touché de bonheur ». Le sourire naît à l’évocation ludique et enjouée des allusions scatologiques ou sexuelles dont joue l’auteur dans un humour élégant. Par glissement, on pense au discours prépondérant dans les cités où les jeunes recourent aux agressions verbales sur le thème proscrit de l’inceste maternel, un fantasme universellement refoulé : Nique ta mère !
 
Or, pour l’enfant, la mère est le monde
 
Ces insultes sont jetées à la face de l’autre, senti comme adversaire, dans l’évolution de relations sociales brutales. Prigent est plus délicat : « Guérit-on du monde ? Guérit-on des mères ? J’ai mis ces questions dans une jolie boîte sur mon guéridon. » . La mère est une source d’affection qui va jusqu’à l’excès possessif. Pour le sortir de sa léthargie, la mère de l’écrivain envoie le fils aux scouts, aux putes, au club de macramé… Mais, comme le dit Freud, quoi que fassent les mères, elles auraient toujours tort. Le rejeton la considère comme préférant non seulement l’obscénité à la volupté mais le plaisir pervers de l’intelligence au plaisir du corps. Si Prigent bouscule l’image canonique de la Vierge à l’Enfant, il répond encore aux clichés sociaux de la domination mâle : la femme est une frivole irréfléchie, encline à déguster des pâtisseries. Or, pour l’enfant, la mère est le monde, une figure unanimement valorisée. Jean-Marc Bourg réhabilite avec amour l’icône à peine ébréchée. Entre lumières, voix et corps bruts, la performance de l’acteur complice érige un bel éloge maternel face à « la flatulence fort peu intense de l’existence. »
 
Véronique Hotte


Une phrase pour ma mère, de Christian Prigent ; mise en scène de Jean-Marc Bourg. Du 12 janvier au 13 février 2011. Du mercredi au samedi 20h, dimanche 16h. Maison de la Poésie, 157, rue Saint-Martin Paris. Réservations : 01 44 54 53 00. Durée du spectacle : 1h10. Texte publié chez P.O.L.

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