La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Robert Abirached

Un ministère à la dérive

Un ministère à la dérive - Critique sortie Avignon / 2009

Publié le 10 juillet 2009

Ecrivain et critique, professeur émérite des Universités, Directeur du Théâtre et des Spectacles au Ministère de la Culture de 1981 à 1988, Robert Abirached s’exprime sur les dérives et les dangers de la politique actuellement suivie en matière de culture.

Pensez-vous que la culture soit aujourd’hui en danger ?
Robert Abirached : Cela commence à se savoir et de plus en plus fortement à se dire. La crise est liée au fait que tous les rapports traditionnels entre les professions de la culture (le théâtre, en particulier) et leurs tutelles se sont faussés. Les directions sectorielles ont été supprimées au profit de grands ensembles identifiables par leur seule prétention à la fonctionnalité. Il n’y a plus de réflexion commune au niveau central, et encore moins de discussion ouverte entre le ministère de la Culture et les artistes (je ne parle pas de la gourmandise pour les stars, petites ou grandes, plus en vogue que jamais). Ajoutons que la dilution globale du ministère est accentuée par l’absence de toute politique bien définie, ce qui rend ce vide de plus en plus dévastateur puisqu’il brouille les repères qui servaient à se guider hier. De nouvelles façons de faire sont inaugurées, en matière de décisions, de nominations, de postures publiques affichées, au risque de déstabiliser complètement le secteur public, à force d’ignorance de sa tradition la plus vive et d’une pratique de la désinvolture qui semble autoriser tous les favoritismes. On assiste à une lente destruction des acquis de ce ministère au profit d’une priorité donnée à la gestion et aux résultats immédiatement visibles et quantifiables. La brutalité du fait est atténuée, pour le moment, par l’action de fonctionnaires compétents et valeureux qui sont les derniers témoins des comportements du passé. Mais demain ? Qui empêchera le ministère de devenir un banal tiroir-caisse soumis aux tendances du jour et aux protections des princes, alors qu’il avait jusqu’ici fonctionné au nom d’une volonté concertée de servir l’intérêt général ?
 
Les choix gouvernementaux sont-ils à incriminer ?
R. A. : Un exemple : on ne peut qu’être déconcerté par la création du Conseil de la création artistique auquel le Président de la République dit s’intéresser de près. Il s’agit apparemment pour ce Conseil de distribuer des subventions ponctuelles à certains projets. Quelle relation entretient-il avec le ministère ? Quel rôle joue-t-il dans la supposée politique générale de la culture ? On n’en sait rien. Peut-on, d’autre part, se fier aux déclarations du Président, qui sont d’abord et par système maximalistes, avant de se dégonfler fortement lorsqu’un peu de temps a passé ? Voyez la francophonie : louée avec éclat, elle est sanctionnée dans les faits par une diminution générale de ses moyens et par l’affaiblissement de ses réseaux culturels et artistiques. Même chose pour l’éducation artistique, si unanimement vantée hier et aujourd’hui en net recul. Et ainsi de suite : la liste serait longue…
 
« Qui empêchera le ministère de devenir un banal tiroir-caisse soumis aux tendances du jour et aux protections des princes ? »
 
Que penser de la réaction des artistes face à cette situation ?
R. A. : La profession est dans un profond désarroi. Ceux qui mettent en avant surtout la question des subventions se trompent, me semble-t-il, de combat. L’art ne peut ignorer les difficultés de la société, et l’on peut toujours imaginer de travailler à moindres moyens. L’érosion des moyens de l’Etat et l’affaiblissement, piloté depuis le centre, des moyens des régions, tout cela est grave. Mais ce qui inquiète encore plus, c’est le dépérissement programmé de la notion de théâtre public au nom d’une idée de l’art livré aux lois de l’offre et de la demande et soumis aux objectifs de la grande consommation. Nombre de pratiques passées mériteraient sans doute d’être critiquées, mais il devient évident que nous sommes en train de quitter un monde qui était régi par un protocole (c’est-à-dire un système de représentations et de comportements) parfois conflictuel, mais globalement cohérent, pour aborder un univers dépourvu de règles claires et consenties par tous. D’où il faut le dire, la peur diffuse qui s’est emparée de beaucoup d’artistes et qui, comme toujours, est conseillère de prudence et de repli individualiste.
 
Comment résister alors ?
R. A. : Il faudrait un mouvement de fond où le public, les citoyens, s’impliquent au moins autant que les artistes. Le théâtre public, qui est aujourd’hui appelé à se redéfinir, s’est créé et renforcé avec l’appui de la société civile, souvent représentée par des associations militantes. Il s’agit d’une affaire essentiellement politique. Il serait urgent d’en convaincre aussi le Parti Socialiste, qui, sauf quelques exceptions, n’a pas opposé de véritables analyses aux dérives actuelles, voire s’est laissé contaminer par elles et fasciner par l’obsession du spectaculaire à tout prix. Peut-on imaginer un contre-gouvernement de la culture, chargé de demeurer en veille et de rappeler l’importance des enjeux en cause ?
 
Propos recueillis par Catherine Robert

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