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"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Traduire, un combat et une réconciliation, entretien Valérie Zenatti

Traduire, un combat et une réconciliation, entretien Valérie Zenatti - Critique sortie Avignon / 2021 Avignon

Grand entretien / Qu’est-ce que traduire ?

Publié le 25 juin 2021 - N° 290

Écrivaine, scénariste, traductrice de l’hébreu au français, Valérie Zenatti a notamment traduit l’œuvre de l’immense auteur israélien Aharon Appelfeld (1932-2018), né à Czernowitz en Ukraine en 1932, arrivé seul dans le futur État d’Israël en 1946. Elle traduit en étant attentive au mystère de l’existence, au mystère de la langue.

Comment en êtes-vous venue à traduire les livres d’Aharon Appelfeld ? Quels sont pour vous les enjeux et les difficultés du passage au français ?

Valérie Zenatti : Il y a près de vingt ans, je préparais l’agrégation d’hébreu moderne. Parmi les œuvres au programme il y avait Le temps des prodiges, l’un des premiers romans d’Aharon Appelfeld publié dans les années 80, après une série de recueils de nouvelles. C’était la première fois que je lisais un texte de lui. J’avais une familiarité avec le monde qu’il décrivait (la Vienne des années 30 que l’on trouve notamment dans les livres de Zweig ou de Schnitzler) mais la langue qui était la sienne, et surtout sa capacité extraordinaire à inscrire le mystère de l’existence dans chaque scène, chaque personnage, m’a aimantée. Le livre existait dans une traduction française d’Arlette Pierrot. Je l’ai lu plusieurs fois dans sa langue originelle et dans sa traduction et plus je lisais, plus je sentais ce mystère s’éclaircir et s’épaissir à la fois. Je me suis renseignée sur les publications plus récentes d’Aharon Appelfeld et me suis aperçue que s’il avait poursuivi une œuvre considérable en hébreu, il n’était plus traduit en français. L’aventure a commencé là, avec la traduction d’Histoire d’une vie et L’Amour, soudain. L’enjeu lorsque l’on traduit de l’hébreu vers le français est d’abord lié à la question des temps, beaucoup plus nombreux et variés dans notre langue qu’en hébreu, où par ailleurs il n’y a pas de concordance des temps. Il faut donc faire des choix importants et renouveler chaque fois la question : à quel temps traduire cette phrase, ce passage, ce qui peut être un vrai casse-tête et source de lourdeur. Par ailleurs, l’hébreu est une langue bien plus concise que le français, et même parfois lapidaire. L’usage de la ponctuation est très différent aussi car elle n’existait quasiment pas dans le texte biblique. Quant à la langue d’Aharon Appelfeld, car on traduit toujours la langue de quelqu’un et non une langue en général, elle est à la fois précise et dépouillée. Il faut conserver cette précision mais donner aussi au texte un relief pour qu’il ne tombe pas à plat.

Faut-il ressentir une affinité profonde avec un auteur pour le traduire ?

V.Z. : Comme Aharon Appelfeld, j’ai appris l’hébreu dans un second temps, à treize ans et demi. Ce point commun m’a sauté aux yeux, et plus j’avance dans mes traductions, plus il me semble important car nous abordons l’hébreu autrement que comme une langue maternelle. Au-delà de cet exemple personnel, il y a bien sûr un débat bien plus large que je ne peux trancher que de manière très subjective. Disons que je pense que mieux vaut avoir une affinité profonde avec le texte pour le traduire, ce qui ne signifie pas que l’on a cette  même affinité avec l’auteur. Or, dans la polémique* – que je distingue du débat – qui a émergé récemment, on a eu l’impression que l’identité du traducteur devait être similaire à celle de l’auteur, ce qui est une aberration puisque la traduction fait forcément violence à une langue, à un texte, comme le rappelle Tiphaine Samoyault dans Traduction et violence. Il n’y a donc pas d’adéquation possible sur des critères objectifs.

« Il me semble que lorsqu’on essaie de s’approcher le plus possible de la musique originale de l’auteur, la traduction résiste au temps. »

Diriez-vous que traduire est un combat ?

V.Z. : Pour moi c’est à la fois un combat et une réconciliation, un combat intérieur entre deux langues distinctes qui, dans des moments de grâce, de clairvoyance ou d’intuition, semble trouver des points de contact.

Chaque texte littéraire est ancré dans des zones de mystère, dans une mémoire qui peut venir de très loin. Comment le traducteur se saisit-il de cette dimension non dite ?

V.Z. : Il le fait avec sa connaissance de la langue et de la littérature, sa sensibilité, son oreille, dans un mélange d’humilité et d’assurance car qui pourra prétendre savoir avec certitude quelle est l’amplitude du non-dit, et sa nature ? L’auteur lui-même en est parfois inconscient.

Traduire, est-ce une restitution ? Les deux langues doivent-elles être maîtrisées de la même manière ?

V.Z. : C’est une tentative de restituer une musique et un sens. Je ne sais pas s’il est possible de maîtriser deux langues exactement de la même manière, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne suffit pas de « comprendre les mots » pour traduire. La souplesse et la maîtrise de la langue d’arrivée priment à mon sens, puis que c’est dans cette langue que la traduction est écrite.

Les livres sont ancrés dans un environnement culturel spécifique, dans un temps spécifique. Quelle relation la traduction entretient-elle à cet ancrage ? En quoi peut-elle le dépasser ? 

V.Z. : Il y a de grandes discussions à ce sujet, notamment sur « les textes qui ne vieillissent pas alors que leurs traductions vieillissent ». Je n’ai pas de théorie là-dessus mais il me semble que lorsqu’on essaie de s’approcher le plus possible de la musique originale de l’auteur, la traduction résiste au temps. Quant à l’ancrage culturel, je cherche personnellement à le faire passer dans la langue d’arrivée plutôt que de renvoyer le lecteur aux chères « notes du traducteur ». Et puis, en tant que lectrice, j’aime ressentir ce caractère qui me dépayse, qui me transmet des odeurs, des goûts, des références que je ne possède pas, qui restent un peu floues pour moi mais me pénètrent tout de même. C’est aussi cela, la traduction : la transmission d’un mystère.

Propos recueillis par Agnès Santi

 

*Un traducteur et une traductrice de poèmes de l’américaine Amanda Gorman ont été évincés par leurs éditeurs car ils ne correspondaient pas au profil attendu (« femme, noire et activiste »). Ndlr

A propos de l'événement



Les livres d’Aharon Appelfeld sont publiés aux éditions de l’Olivier, comme  Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti, qui retrace sa relation à Aharon Appelfeld et à sa voix singulière.


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