La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Traduire, c’est précisément s’efforcer de ne pas trahir, rencontre avec André Markowicz et Françoise Morvan

Traduire, c’est précisément s’efforcer de ne pas trahir, rencontre avec  André Markowicz et Françoise Morvan - Critique sortie Avignon / 2021 Avignon Cour d’honneur du Palais des Papes

Grand entretien / Qu’est-ce que traduire ?

Publié le 25 juin 2021 - N° 290

Passeurs de langues, de poèmes, traducteurs de l’œuvre de Tchekhov, dont La Cerisaie qui inaugure le Festival d’Avignon 2021, André Markowicz et Françoise Morvan sont des auteurs de référence dans le monde du théâtre et de la littérature.    

Vous avez traduit l’intégralité du théâtre de Tchekhov. Comment avez-vous œuvré ensemble ? Est-ce facile ou difficile de traduire à deux ?

André Markowicz : C’est lorsque Georges Lavaudant m’a demandé la traduction de Platonov que nous nous sommes rendu compte ensemble en écoutant les acteurs commencer à jouer que nous étions passés à côté de l’essentiel, à savoir le comique très particulier de Tchekhov. Nous nous sommes mis à corriger dans l’urgence, puis à refaire le texte pour l’édition (mais l’éditeur se moquait complètement d’avoir un texte amélioré et nous avons dû interrompre nos recherches). Bizarrement, par la suite, c’est encore par hasard que nous avons appris que Platonov était mis au programme des classes A3 et que notre traduction était épuisée. Nous avons alors saisi l’occasion d’en finir avec ce vieux remords et de donner une vraie traduction de Platonov, le texte intégral qui n’avait jamais été traduit, et que nous avons pu restituer grâce à l’extraordinaire édition des Œuvres complètes de l’Académie des sciences de l’URSS. Ainsi avons-nous commencé et terminé par la première pièce de Tchekhov en parcourant entre-temps l’ensemble de son théâtre à deux, selon la même méthode, l’un (moi) faisant un mot à mot très rapide, comme si j’entendais le texte russe et le transcrivais d’oreille ; l’autre (Françoise) faisant le travail d’investigation et de ciselure jusqu’à la phase finale, de travail avec les acteurs, phase décisive, qui s’est d’ailleurs prolongée au fil des mises en scène.

Françoise Morvan : On ne peut pas vraiment dire que nous avons travaillé à deux si l’on tient compte des améliorations apportées grâce au travail avec des metteurs en scène (notamment Alain Françon) et des comédiens ou des étudiants… C’était à chaque fois passionnant. Nous n’avons pas du tout trouvé difficile de travailler à deux. La lenteur introduite nous a permis d’être plus précis et surtout de prendre conscience que nous préférions de loin les versions originales des pièces, telles que pensées par Tchekhov, aux versions publiées après avoir été modifiées à la demande de ses metteurs en scène. Ne nous donnant pas le droit d’imposer nos préférences, nous avons publié les deux versions et c’est généralement la version originale qui est jouée à présent. Ainsi Tiago Rodriguez joue-t-il la version originale de La Cerisaie, avec l’acte II inversé, tel que nous l’avions découvert quand Stéphane Braunschweig nous avait demandé la traduction de la pièce.

Quelles sont vos conceptions respectives du travail de traduction ? Est-ce trahir, comme on a l’habitude de le dire ? Est-ce partager ? Est-ce comme vous l’avez dit, André, « un exercice de reconnaissance, de gratitude envers l’autre que nous rendons accessible à nous-mêmes » ?

A.M. : J’ai commencé à traduire quand j’étais au lycée grâce à un éminent professeur qui avait été chassé d’URSS et qui avait créé un groupe de traducteurs : Efim Etkind adoptait naturellement la méthode de traduction en vigueur en Russie qui avait donné des chefs-d’œuvre du genre, permettant à des écrivains de vivre alors même qu’ils étaient interdits de publier. Cette méthode repose sur un respect scrupuleux de la forme, le texte étant considéré comme un ensemble organique, ce qui est à l’opposé de la méthode française, si toutefois c’est une méthode, disons plutôt la pratique habituelle en France, qui consiste à ignorer la forme pour transposer le sens. Ainsi les poèmes à la métrique la plus stricte sont-ils traduits en prose. Je m’efforce précisément de ne pas trahir.

F.M. : Au début, j’étais vaguement adepte de la méthode française mais, à dire vrai, pas vraiment non plus car j’avais inauguré ma carrière en classe de sixième en traduisant une comptine anglaise de manière à ce qu’elle se chante aussi bien en français qu’en anglais. J’étais donc adepte sans le savoir de la méthode russe. Par la suite, j’ai traduit l’anglo-irlandais de Synge en franco-breton, ce qui est aussi tout à fait contraire à la tradition française qui vise à la normalisation, mais c’était encore une façon de ne pas trahir. Il s’agit bien de partager l’étranger en ce qu’il a d’étrange sans le réduire à soi et l’on peut dire que, oui, c’est un exercice de reconnaissance.

« Il s’agit bien de partager l’étranger en ce qu’il a d’étrange sans le réduire à soi. » Françoise Morvan

« Tchekhov est un auteur d’une intelligence vertigineuse. » André Markowicz

Vos traductions ont souvent été portées à la scène. Qu’est-ce que cela fait de voir ces mots dans la bouche des acteurs ? Quelle est votre relation au théâtre ?

F.M. : Si nos traductions hérétiques, objets, à l’origine, de tant de vindicte (dans le cas d’André surtout), ont pu circuler naturellement, c’est surtout grâce au théâtre. Quand les universitaires s’acharnaient à dénoncer les traductions « vulgaires » de Dostoïevski, ou les « vers de mirliton » d’Eugène Onéguine, un metteur en scène s’emparant du texte lui donnait vie, et, dans le cas de Tchekhov, par chance, les metteurs en scène qui ont été à l’origine de nos traductions étaient très respectueux du texte. Non seulement ils nous ont amenés à améliorer la traduction mais à affiner notre perception du texte en situation. Comprendre qu’il faut traduire simultanément ce qui se dit et ce qui ne se dit pas est essentiel pour Tchekhov, et les répliques palimpseste ne peuvent se traduire qu’en fonction de la situation et du jeu.

A.M. : Nous avons d’ailleurs assez vite pris la décision de ne plus jamais publier un texte qui n’ait pas été joué. Un texte de théâtre ne peut pas se dispenser de la voix et de l’épreuve du plateau. Lors du travail à la table avec Tiago Rodriguez, nous avons encore découvert des facettes de la pièce dont nous n’avions pas pris conscience. Tchekhov est un auteur d’une intelligence vertigineuse.

En quoi l’acte de traduire est-il perméable au contexte culturel, politique, social, moral du moment de la traduction ? Traduire, n’est-ce pas dépasser ce qui est contemporain ?  S’opposer à toute forme de censure ?

A.M. : L’acte de traduire est éminemment politique. En témoigne la récente polémique au sujet de la traduction du poème d’Amanda Gorman, qu’elle a lu lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, et qui, à en croire une critique, ne pouvait être traduit que par une noire du fait qu’elle était noire. C’est bien en tant que traducteur que j’ai protesté contre cette nouvelle forme de racisme.

F.M. : Et c’est bien, à l’origine, mon refus de falsifier les carnets d’un folkloriste breton qui m’a valu d’être honnie par les nationalistes bretons, au point d’être depuis objet de menaces et d’invectives. Les carnets de ce folkloriste, que j’ai traduits, sont à présent introuvables, et il m’est impossible d’intervenir publiquement, quel que soit le sujet, sans voir surgir des hordes de militants. Traduire, c’est résister à la censure, j’en suis l’exemple (encore) vivant…

Propos recueillis par Agnès Santi

 

Site à consulter francoisemorvan.com

A propos de l'événement

La Cerisaie de Anton Tchekhov
du Lundi 5 juillet 2021 au Samedi 17 juillet 2021
Cour d’honneur du Palais des Papes

à 22h. Relâche le 7 et 13 juillet.


traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène Tiago Rodrigues.


 


 


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