La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Serge Merlin

Serge Merlin - Critique sortie Théâtre
Crédit : Brigitte Enguérand Légende : L’acteur Serge Merlin interprète Extinction.

Publié le 10 mars 2010

Thomas Bernhard, une rage à partager sur la scène

Serge Merlin dit Extinction de Thomas Bernhard, lecture radiophonique France-Culture créée à La Colline en 2009. Le narrateur quitte Rome pour le domaine familial autrichien et les funérailles de ses parents et de son frère. Règlements de comptes en perspective.

« Le personnage s’autodétruit pendant qu’il se prononce : il détruit l’écrivain qui détruit lui-même l’acteur. »
 
Quels sont les aspects d’Extinction qui sollicitent votre attention?
Serge Merlin : L’œuvre bernhardienne éclaire l’Autriche et la famille dans ce qu’elle a de terrible et de tragique, à travers ces figures de hobereaux, influents dans la région depuis des centaines d’années, potentats d’une partie de l’Autriche et compromis dans l’Histoire du vingtième siècle. Les méfaits de la famille consistent en la destruction de l’innocence et de la vertu de l’enfance, l’extinction de ce privilège qu’est la possibilité créative. Seule importe en échange la réalisation de l’adulte, de son passage à l’Université à son inscription dans la société. L’enfance est perçue tel un chaos sensible.
 
L’auteur dans Extinction recherche l’état dernier en espérant la réconciliation avec lui-même.
S. M. : On pourrait entendre la boucle et la sinuosité de cette chute et de ce fracas épouvantable de l’œuvre, la présence d’une espérance désespérée. J’ai joué au théâtre Le Réformateur de Thomas Bernhard, Simplement compliqué, La Force de l’habitude, Le Neveu de Wittgenstein. J’entends plus la voix que la parole de Bernhard, j’entends son cœur, une écoute ; j’aime la démesure de sa rage. Par ma présence sur la scène, ce flot ininterrompu peut traverser le public. La sonorité d’un élément entraîne échos ou métamorphoses, telle une partition pour la création d’un matériau sensible, avec la totalité du son et la présence de l’autre. Un coquillage sonore à la force océanique sublime.
 
Les personnages de théâtre chez Thomas Bernhard vous sont proches.
 
S. M. : Les personnages de Thomas Bernhard que j’ai joués – excepté Minetti – ont été une épreuve pour moi ; ils me privaient de la splendeur du rôle car l’auteur accomplit un chemin péristaltique. Le personnage s’autodétruit pendant qu’il se prononce : il détruit l’écrivain qui détruit lui-même l’acteur. C’est au bout de ce tunnel magique que le personnage apparaît pour que s’entretiennent enfin les deux entités. Au-delà du refus et de la colère de Bernhard, Minetti m’a permis d’accéder à une présence grave de rêve et d’intelligence trépidante, une irradiation de la langue. J’ai « réussi » Minetti, un mystère de théâtre,en lui « cassant la gueule à la sauvage » pour le bonheur d’être avec un ami souverain, touchant à cette chose de l’acteur avec laquelle on a une conversation de qualité. De même, Extinction est une chimie qui s’époumone, espère sa prochaine boule d’air, arrive à respirer encore, n’arrête pas de le dire et parvient au dernier mot de sa perfection.
 
Propos recueillis par Véronique Hotte


Extinction (Auslöschung) de Thomas Bernhard, traduction de Gilberte Lambrichs, adaptation de Jean Torrent, réalisation Blandine Masson et Alain Françon. Du 9 mars au 18 avril 2010. Du mardi au vendredi à 19h, le dimanche à 18h. Théâtre de La Madeleine, 19 rue de Surène 75008 Paris. Réservations : 01 42 65 07 09 ou 0 892 68 36 22 (0,34 euro /min)

A propos de l'événement



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