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Rencontre avec Patrick Boucheron, historien et chercheur associé au Théâtre national de Bretagne

Rencontre avec Patrick Boucheron, historien et chercheur associé au Théâtre national de Bretagne - Critique sortie Avignon / 2019 Avignon
L’historien Patrick Boucheron. Crédit : Louise Quignon

Entretien
Patrick Boucheron
Théâtre, histoire et politique

Publié le 23 juin 2019 - N° 278

Elu au Collège de France à la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste Patrick Boucheron est historien* et chercheur associé au Théâtre national de Bretagne. Intellectuel résolument engagé dans la diffusion au plus grand nombre des savoirs, il défend une vision ouverte du théâtre.

Comment pourriez-vous caractériser la relation qui unit l’homme, le citoyen et l’historien que vous êtes au spectacle vivant, et plus spécialement au théâtre ?

Patrick Boucheron : C’est une relation ancienne, mais discontinue. Je dois au théâtre certaines de mes grandes émotions d’enfance ou d’adolescence — je pense à certains spectacles d’Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie, notamment L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge (ndlr, pièce d’Hélène Cixous) qui, lorsque j’y pense aujourd’hui, n’est sans doute pas pour rien dans mon engagement d’historien. Puis, j’ai connu des éclipses, et il a fallu la patience et le talent de mon épouse Mélanie Traversier, historienne et comédienne, pour me rééduquer au théâtre. C’est devenu aujourd’hui un aspect important de ma vie, même si je me méfie encore un peu instinctivement de l’entre-soi des gens de théâtre.

Quel regard portez-vous sur la place qu’occupe, aujourd’hui, le théâtre d’art (ou théâtre public, pour faire court) au sein de notre société ?

P.B. : Précisément, je crains toujours que le théâtre public ne soit rien d’autre qu’un intrus de luxe dans notre société, vivant dans cet inconfort facile que ménage toute position d’extériorité, dès lors qu’elle est sans danger. Je ne crois pas, par exemple, que le théâtre puisse être une manière de résister à la méchanceté des temps. C’est tout au plus un refuge. Je ne dis pas que ce n’est pas agréable, voire psychologiquement utile — je dis simplement qu’il peut être désinvolte de s’en contenter. En rencontrant des gens comme Wajdi Mouawad, Mohamed el Khatib ou Catherine Blondeau, qui défend avec vigueur et talent au Grand T, à Nantes, ce qu’elle appelle justement un théâtre de relation, j’ai compris que cette distance et cette défiance entre théâtre subventionné (osons le mot : il est encore plus brutal, donc nécessaire) et société n’était pas une fatalité.

« Je vois une analogie puissante entre théâtre et histoire, en tant qu’ils contribuent à élargir notre expérience en ne se contentant pas d’adhérer à nos propres convictions. »

Quelle est pour vous la spécificité de cet endroit de parole, de transmission et de partage qu’est la scène ? Quelles peuvent et doivent être, selon vous, ses missions ?

P.B. : Le théâtre est politique non parce qu’il serait un théâtre politique, délivrant des messages idéologiques explicites, mais parce que la situation de théâtre est en soi politique, dans la mesure où elle joue de la variété des voix, des points de vue, des prises de position de corps parlant dans l’espace. Exactement comme l’histoire, telle que je la conçois. Voici pourquoi je vois désormais une analogie puissante entre théâtre et histoire, en tant qu’ils contribuent à élargir notre expérience en ne se contentant pas d’adhérer à nos propres convictions. Sur scène, on peut à partir d’un même mouvement partager une émotion et transmettre un savoir.

Quel sens donnez-vous à l’action que vous menez, en tant qu’historien et chercheur associé au Théâtre national de Bretagne ?

P.B. : Je dois à la confiance d’Arthur Nauzyciel, d’Anne Cuisset et de toutes les équipes du Théâtre national de Bretagne de poursuivre cette expérience depuis deux ans, dans un cycle intitulé Rencontrer l’histoire. Chaque mois, je viens à Rennes avec une proposition, en écho ou en accord avec la programmation théâtrale. Conférences, débats, performances — toutes les formes sont bonnes pourvu qu’elles s’ajustent au moment. C’est pour moi un lieu d’expérience, qui ne passe pas nécessairement par des formes spectaculaires, mais par différentes modalités de rencontre. Je ne cherche pas des nouveaux publics ou des audiences élargies pour l’histoire, je cherche à mettre ces savoirs à l’épreuve de nouvelles expériences.

Comment envisagez-vous, de façon plus générale, votre action d’intellectuel et de citoyen dans la cité ?

P.B. : Je l’envisage ainsi : comme une manière de ne jamais adhérer à ses propres convictions en apprenant à penser contre soi-même. On est donc très loin d’une histoire militante soucieuse de chercher l’assentiment ou l’acclamation d’une petite troupe d’avance convaincue. Pour moi — et là encore, la multiplicité des voix au théâtre permet de le comprendre — on ne peut opposer scepticisme et engagement. L’histoire ne vaut que si elle rend manifestes, tangibles, et donc socialement contrôlables ses procédures. Elle ne s’affaiblit pas à exprimer ses doutes, au contraire. A partir du moment où le rôle des historiennes et des historiens est de produire des savoirs neufs et de les rendre disponibles, ils ont aussi en charge de les soumettre au débat. Et, partant, de définir l’arène raisonnable et pacifiée de la discussion.

Quels engagements et convictions vous ont mis sur la voie qui est la vôtre : la diffusion au plus grand nombre de votre savoir ?

P.B. : Marc Bloch disait qu’il fallait parler « du même ton aux doctes et aux écoliers ». Le vocabulaire date un peu, mais on comprend l’idée. Elle me semble admirable mais contestable. Avec la même exigence, oui, sans doute, mais du même ton je ne crois pas. Diffuser au plus grand nombre n’est pas un amoindrissement ou une simplification, c’est au contraire un effort plus élevé. Voilà pourquoi le mot de vulgarisation ne me va décidément pas. Je sais comment parler aux doctes, ce n’est pas si difficile que cela. Mais renoncer aux facilités de la connivence, à la tiédeur de l’entre-soi, voilà qui exige plus de travail. Tel est mon engagement et telle est ma conviction : ils résident, au fond, dans l’idée que l’exercice du savoir ne vaut rien s’il ne se risque dans un art du récit.

 

* Dernier ouvrage publié : La Trace et l’Aura – Vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe – XVIe siècle), Le Seuil, coll. L’Univers historique, 2019.

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

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