La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Quartett

Quartett - Critique sortie Théâtre
Crédit : DR Légende : Speed, la dernière pièce de François Berdeaux

Publié le 10 juin 2008

La sérénité cuivrée de deux trésors du théâtre, Jeanne Moreau et Sami Frey, monstres sacrés et bêtes de scène rugissant et renâclant dans le chuchotis des colères froides de Heiner Müller.

Fin connaisseur de l’œuvre de Heiner Müller, Jean Jourdheuil parle de Quartett comme d’un palimpseste des Liaisons dangereuses de Laclos. À travers un duel d’amour et de haine flirtant entre masculin et féminin, les personnages de Valmont et Merteuil s’amusent en bourreaux complaisants, vautrés dans la perversité abstraite des échanges verbaux, à revêtir les identités de leurs victimes. Sur les chemins sinueux d’une parole louvoyante, ils assument non seulement le rôle qui est le leur en permutant avec l’alter ego – Valmont joue Merteuil, et inversement – mais encore celui plus cynique de leurs conquêtes préméditées. Il s’agit respectivement de la Présidente de Tourvel pour Valmont et de la jeune Cécile de Volanges pour Merteuil, même si Valmont seul obtient finalement l’usufruit de ces donations de chair. L’occasion scénique n’est rien d’autre qu’un jeu de rôles des plus aboutis orchestré par d’anciens partenaires sexuels, de brillants libertins causeurs – comédiens dans l’âme – siégeant dans un salon prérévolutionnaire du dix-huitième ou bien, tendance trash policé, dans un bunker d’après la troisième guerre mondiale.

Des grâces sonores sensuelles qui font mouche
Müller, penseur post-moderne de l’Histoire, privilégie ce champ de tensions, de confrontations et de contradictions pour une révélation et une mise au jour du sens des conflits. Comment l’homme peut-il assumer « le tourment de vivre et de ne pas être Dieu » ? Comment « avoir une conscience, et pas de pouvoir sur la matière » ? Sami Frey et Jeanne Moreau adoptent le ton subtil de la confidence chuchotée, à la fois feutrée et loyale, donnant l’impression de s’adresser à chacun en particulier. Ces icônes du grand écran et du plateau de théâtre ont toutes deux des qualités de séduction dans la voix – rauque et légèrement voilée chez Jeanne Moreau, grave et profonde chez Sami Frey -, des sonorités bien timbrées quoique sourdes. Ce sont des voix dont l’étoffe riche est apparemment dévolue à l’expression des mots tendres et à la plénitude du sentiment amoureux, elles n’en libèrent pas moins des grâces sonores sensuelles qui font mouche de manière lugubre quand elles s’aiguisent jusqu’à l’agression mordante. C’est l’art dramatique des bêtes féroces qui craignent le néant et la mort, cette « nuit des corps »  où « chaque mot ouvre une blessure, chaque sourire dévoile une canine ». Mais l’inflexion de ces voix chères et caressantes fait résonner l’espace poétique de vibrations à la mesure du silence du spectateur dans l’écoute religieuse du profane.
Véronique Hotte


Quartett
De Heiner Müller, traduit par Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux, lecture par Samy Frey et Jeanne Moreau, du mardi au vendredi à 19h, samedi à 18h30 et 21h, jusqu’au 28 juin 2008 au Théâtre de la Madeleine 19, rue de Surène 75008 Paris Tél : 01 42 65 06 28 www.theatremadeleine.com   

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