La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Charles Tordjman

Pour un théâtre de l’éveil

Pour un théâtre de l’éveil - Critique sortie Avignon / 2010
Crédit photo : Eric Didym

Publié le 10 juillet 2008

Dramaturge, auteur et metteur en scène, Charles Tordjman est actuellement directeur du CDN Nancy-Lorraine. Il témoigne ici de l’évolution et de la complexité des rapports entre artistes et responsables politiques.

Constatez-vous un désengagement de l’Etat dans le soutien institutionnel ?
Charles Tordjman : Je n’utiliserais pas le mot « désengagement ». J’ai plutôt l’impression, lors des négociations concrètes, d’être toujours dans une valse-hésitation, une danse où on fait un pas en avant et trois pas en arrière. La décentralisation et la déconcentration des crédits ont amené les collectivités territoriales à jouer un jeu, où même les politiques de bords différents sont complices, qui nous force à toujours nous demander si nous pourrons effectivement faire ce qui a été décidé. Cela épuise l’énergie de toujours devoir demander confirmation de ce qui a été dit. Ce jeu est comme celui du ballon prisonnier où nous tâchons d’attraper un ballon que tous se renvoient. Ce jeu est un jeu comptable à celui qui payera la moins. Et dans ce jeu, manque vis-à-vis de ceux qui travaillent dans le domaine du sensible ce « principe de délicatesse » dont parlait Sade.

« Désormais, l’intérêt privé triomphe comme valeur essentielle. Ce qui s’est perdu, c’est l’intérêt commun. »

Qu’attendez-vous des responsables politiques ?
C. T. : Je sais bien que la culture a un coût même si l’art n’a pas de prix mais il faut que les politiques retrouvent l’envie que tous puissent venir ensemble voir le monde se dédoubler au théâtre. J’attends d’eux de l’unité, de la solidarité et, même si ça peut paraître un peu pompeux, qu’ils reviennent à des valeurs républicaines. La seule question qu’on doit se poser ensemble, politiques et artistes, c’est comment rendre les gens plus heureux, ou plus inquiets, ou plus interrogatifs. Ça doit passer par un dialogue qui existait il y a vingt ou trente ans et qui a depuis un peu disparu. Certes il existe encore mais pas comme un levier solidaire qui serait toujours en état de tension.

Cela est-il dû à un changement des individus ou à un changement de la société ?
C. T. : Ce ne sont pas les gens qui ont changé, c’est le système libéral qui a emporté une victoire radicale. Désormais, l’intérêt privé triomphe comme valeur essentielle. Ce qui s’est perdu, c’est l’intérêt commun. Ce système a fait des dégâts considérables en transformant les citoyens en consommateurs. La crise va-t-elle permettre une renaissance des objectifs communs ? C’est drôle, mais je suis plutôt optimiste… L’optimisme est dans le questionnement artistique lui-même. Dès lors, la seule utopie, c’est de travailler, de continuer à mettre en œuvre des projets qui dessinent de nouvelles routes. Penser plus haut et rêver plus haut : ce sont les œuvres qui le permettent. C’est pourquoi je crois qu’il faudrait qu’il y ait dans les théâtres le plus possible d’auteurs, de poètes et d’écrivains et qu’il faut continuer à lutter pour un théâtre de l’éveil. Si les collectivités nous subventionnent au nom du peuple, c’est aussi pour redonner à ceux qui nous donnent et restituer ces subventions sous forme d’interrogations au cœur de la reconstitution du lien social.

Propos recueillis par Catherine Robert

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