La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Jack Ralite

Pour le luxe de l’inaccoutumance

Pour le luxe de l’inaccoutumance - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Jack Ralite, sénateur communiste de Seine-Saint-Denis, est un des rares hommes politiques dont l’engagement pour la culture s’accompagne d’une fréquentation assidue de ses lieux d’expression. Spectateur avignonnais depuis plus de quarante ans, il milite pour une culture revendiquée comme « luxe de l’inaccoutumance » et pour le soutien à la création.

Quelles sont, selon vous, les conditions d’une politique culturelle digne de ce nom ?
Jack Ralite : La première condition est le soutien à la création. Il n’y a pas de politique culturelle sans création. Quand Sarkozy confie comme mission à Albanel, le 1er août 2007, de réorienter la politique culturelle en fonction de la demande des gens, ça a l’air démocratique mais ça ne n’est pas. Il faut bien au contraire monter des pièces « que les gens verraient avant de les aimer », comme disait Vilar. On ne demande pas au scientifique, à l’intellectuel, de se mettre au niveau du péquin. Pourquoi le demander aux artistes ? Il y a forcément un écart entre les habitudes du public et les propositions des artistes ! Devant une chose neuve, toute personne éprouve de la réticence et de la peur. Je me souviens d’une institutrice racontant son métier, qui disait que, lorsque les gamins remarquaient que le mot « train » est moins long que le mot « locomotive », son travail consistait à les faire accéder à l’arbitraire du signe. Voilà le travail de la culture ! Il y a un arbitraire, donc un écart. « La poésie est le luxe de l’inaccoutumance. », disait Saint John Perse. « Une pièce de théâtre est le lieu où le monde visible et le monde invisible se touchent et se heurtent. », disait Adamov. De lui, encore : « L’arbre du langage est un gigantesque organisme inversé qui prend racines aux sources du ciel. ». Accepter et travailler cet écart a été une des grandes victoires de la bataille culturelle des années 60. Mais aujourd’hui, on remplace les affaires de l’esprit par l’esprit des affaires, opérant ce que Bernard Noël appelle très justement une « castration mentale ». On crée, dans l’esprit, la condition d’un autre esprit que celui accueillant l’esprit. La culture est, aujourd’hui, en France, dans une situation très grave.
 
Pourquoi ce pessimisme ?
Jack Ralite : Par nature, je ne suis pas pessimiste, mais, aujourd’hui, des ruptures sont à assumer. On ne peut pas rester sous le règne de l’argent roi, demeurer convaincu que le développement des nouveaux médias est à penser comme une fatalité, accepter l’idée qu’il faut donner au peuple ce qu’il demande. S’il y a une responsabilité publique, elle est là. La culture est considérée comme un marché de loisir et de divertissement. On transforme les musées en marques, on prépare des offensives pour pouvoir vendre les toiles du patrimoine national. Partout, on renforce la fonction d’expertise. Or les experts sont des comptables : alors que la culture déchiffre, eux chiffrent tout.
 
Pensez-vous qu’il s’agisse d’une politique gouvernementale délibérée ?
Jack Ralite : Une politique délibérée ? Pas forcément. Je crois surtout que ça ne les intéresse pas parce que ça ne crée pas un marché. Il est vrai aussi que le Président de la République, qui considère que La Princesse de Clèves est illisible, n’est pas un fin connaisseur. On ne peut pas le lui reprocher. Mais on peut lui reprocher de s’en vanter. Il faut surtout sortir de la canaillerie qui prétend qu’il n’y a pas d’argent à consacrer à la culture et que le plus important, en tant que crise, c’est que les gens mangent. Mais un pauvre, ce n’est pas seulement un estomac ! C’est aussi une tête et un cœur. Il ne s’agit évidemment pas de jeter l’argent par les fenêtres mais il faut cesser de supprimer les crédits alloués à la culture, ou de vouloir, par exemple, appliquer la RGPP à la culture. Mais enfin ! Les structures culturelles sont toutes petites ! Leur faire subir une telle mesure, c’est forcément les désarticuler ! Et puis, je le répète, il faut défendre l’audace dans la création. Le créateur est premier, les marchands viennent ensuite, s’ils viennent. C’est pourquoi il faut défendre aussi sa production et sa diffusion. Regardez ce que Sarkozy a fait de la télévision !
 
« Un pauvre, ce n’est pas seulement un estomac ! C’est aussi une tête et un cœur. »
 
Comment réagir ?
Jack Ralite : En luttant contre l’empire du relativisme, en ne considérant pas la culture comme une affaire privée mais comme un bien commun. En refusant d’admettre que le déploiement de ce qui ne va pas est une fatalité. Par exemple, on vient de voter, au Sénat, un texte sur le prix unique du livre numérique. Le vote a été unanime et le texte demande que la mesure ne s’applique pas seulement aux éditeurs français mais aussi à Apple, Amazon ou Google qui profitent d’une concurrence libre très faussée. Comme le dit Georges Balandier : « Nous sommes dans l’obligation de civiliser les nouveaux nouveaux mondes issus de l’œuvre civilisatrice. » et il faut insister sur ce redoublement de la nouveauté (« nouveaux nouveaux ») qui rend d’autant plus urgente la prise en charge par des textes l’utilisation d’une technologie qui, sinon, se développera comme une fatalité. Et, pour trouver les moyens financiers de soutenir la culture et la création, on peut repenser les conditions de la redevance télévisuelle (une des plus faibles d’Europe) et peut-être inventer de nouvelles formes de fonds de soutien, à l’image de la TSA pour le cinéma. Les questions d’argent sont monétaires et budgétaires. Le monétaire est à l’Europe mais le budgétaire est au gouvernement : c’est lui qui décide d’investir ou de ne pas investir.
 
Propos recueillis par Catherine Robert

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