La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Peter Brook

Peter Brook - Critique sortie Théâtre
Crédit photo Colm Hogan Légende photo : Peter Brook

Publié le 10 novembre 2009

L’exigeante voie de la tolérance

Cinq ans après une première adaptation théâtrale du livre que l’écrivain malien Hampaté Bâ consacra à son maître Tierno Bokar, – Vie et enseignement de Tierno Bokar -, Peter Brook revient à cette parole de sagesse, essentielle aujourd’hui, à travers un épisode marquant, éclairant la question de l’intolérance. Les uns disent onze grains de chapelet pour la prière, les autres douze. Une « petite » différence qui engendra pourtant de terribles massacres entre les « hammalistes » et les « omariens », deux branches de la confrérie soufie Tidjani, dans une Afrique traditionnelle sous domination coloniale.

Hampaté Bâ vous accompagne depuis longtemps maintenant. Comment l’avez-vous rencontré ?
Peter Brook : Je l’ai connu quand il était à l’Unesco. Cet homme d’exception, très savant, chaleureux, plein d’humour, impliqué dans la vie internationale, avait su garder un profond lien à la culture africaine, encore épargnée par l’industrialisme qui avait tant sévi partout ailleurs. Il incarnait une tradition propre à l’Afrique, qui ne s’exprime pas à travers les grands bâtiments et les œuvres d’art mais dans les nuances de la relation humaine, du lien entre l’être, ses proches et le vivant.
 
Pourquoi avez-vous choisi de monter cet épisode extrait de Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara ?
P. B. : Cette histoire montre comment une dispute somme toute dérisoire, portant sur la quantité de grains nécessaire pour une prière, dégénère en une guerre terriblement sanglante, comment toutes les tensions politiques, les intérêts du colonialisme et les forces qui traversent alors le monde pénètrent violemment dans un petit village africain et finissent par le détruire. Ces événements, dont les déflagrations se propagent au cœur des relations familiales, tribales, internationales, jusqu’aux plus hautes décisions durant la seconde guerre mondiale, posent la question du choix, entre la tolérance, la générosité, l’ouverture, ou les compromis. Et ce récit nous dit que la violence et la guerre sont une facilité. Chercher la pureté et la tolérance est le chemin le plus ardu et exigeant de tous. J’ai vu dans le livre d’Hampaté Bâ un drame très puissant pour le théâtre, qui entremêle conflits politiques, humains, religieux, philosophiques. Les artistes ne doivent jamais croire qu’ils peuvent changer le monde, mais notre responsabilité est d’éveiller l’imagination du spectateur, de l’engager émotionnellement, de le concerner, le toucher… de secouer « quelque chose » avec des histoires fortes pour ouvrir à la réflexion.

« Contrairement au cinéma ou au roman, qui livrent le point de vue de l’auteur, le théâtre est stéréoscopique, il est le lieu de rencontre des différences. »

Eleven and Twelve
plonge au cœur d’une Afrique secouée par le colonialisme et les luttes intestines. Comment traitez-vous cette violence sur le plateau ?
P. B. : Le théâtre est l’art de la suggestion, non de l’illustration. Le réalisme sur scène paraît vieillot parce que dépassé et remplacé par le cinéma. Il y a mille manières de suggérer… Le théâtre permet de montrer les multiples reflets d’une réalité plurielle, contradictoire. La vérité échappe sans cesse à toute tentative de la capter. Chacun veut généralement l’utiliser pour ses propres intérêts. Contrairement au cinéma ou au roman, qui livrent le point de vue de l’auteur, le théâtre est stéréoscopique, il est le lieu de rencontre des différences. Shakespeare reste pour moi un modèle absolu justement parce qu’il entremêle toutes les dimensions de l’existence et les contradictions humaines. Il peut se montrer d’une vulgarité éhontée et, une seconde après, faire résonner une intuition métaphysique. Il faut que le théâtre s’ouvre à la coexistence des différences. Nous avons créé le Centre international de recherche théâtrale en 1971 pour cela, pour dire que, si nous ne pouvons pas changer le racisme, ni les barrières entre les pays, nous pouvons, au moins à notre petite échelle, faire du théâtre l’affirmation vivante que des gens, des races, des couleurs, des religions, des cultures différentes, peuvent vivre et travailler ensemble, que tous ces points de vue peuvent raconter la même histoire. Ce fut la base du Mahabharata. Dans notre monde, la seule nationalité réelle aujourd’hui est métisse.

Vous réalisez cette adaptation-ci en anglais… La langue modifie-t-elle le travail ?
P. B. : Et comment ! On ne peut pas trouver deux langues si proches physiquement et si lointaines non seulement dans leur esprit mais aussi leurs possibilités. Par exemple, le français déteste l’accumulation d’adjectifs, considérée comme une lourdeur, et préfèrera un seul qualificatif. Pensée pure, claire, cristalline ! En anglais au contraire, se contenter d’un seul adjectif ou d’une phrase qui donne juste l’information apparaît d’une platitude terriblement ennuyeuse au théâtre. C’est une phrase sans vie. Mais si vous mettez cinquante adjectifs, un bon acteur la rendra extraordinairement colorée et vivante !
 
Vous avez encore réuni dans cette aventure des acteurs de nationalités et cultures différentes… Comment créez-vous les conditions de la rencontre ?
P. B. : En s’exerçant ensemble… Nous avons fait presque un mois de travail préparatoire, à Wosclaw, en Pologne : on a pris des scènes, dont certaines n’existent plus dans la pièce d’ailleurs, et on les a répétées, en changeant les dispositions, les rôles, puis on a improvisé, recomposé le texte, avec musique, sans musique… Ces exercices visent à créer une équipe, comme une équipe de football, par l’activité physique et émotionnelle, en se concentrant sur toutes sortes de propositions. Le véritable travail sur la pièce a commencé à notre retour. Nous avons passé plusieurs semaines dans une salle de répétition, et, dans cette intimité, d’autres propositions émergent encore. Maintenant aux Bouffes du Nord, c’est encore autre chose. J’essaie d’éviter quoi que ce soit de préconçu avant le début des répétitions. Les phases de travail constituent un développement continu. Une chose amène une autre. La forme se découvre à la fin. Il faut faire énormément de tentatives et accumuler beaucoup de matériaux pour pouvoir éliminer, jusqu’à ce qu’apparaisse ce qui est caché à l’intérieur.
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Eleven and Twelve 11 and 12, d’après Amadou Hampaté Bâ, adaptation de Marie-Hélène Estienne et Peter Brook, mise en scène de Peter Brook, du 24 novembre au 19 décembre 2009, à 20h30, le samedi à 15h30 et 20h30, relâche dimanche et lundi, au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis bd de la Chapelle, 75010 Paris. Rens. 01 46 07 34 50 et www.bouffesdunord.com. Spectacle en anglais surtitré en français.

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