La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Penthésilée

Penthésilée - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Brigitte Enguérand Légende photo : Léonie Simaga (Penthésilée), reine des Amazones

Publié le 10 mars 2008

Le chef-d’œuvre de Kleist entre au répertoire de la Comédie Française dans une mise en scène bien fade de Jean Liermier.

« Ce soir par permission spéciale, Penthésilée, pièce canine. Personnages : des héros, des roquets, des femmes. L’héroïne déchire celui qu’elle aime, et le dévore, poils et peau, jusqu’au bout. ». C’est ainsi que Kleist (1777-1811) livrait sa Penthésilée au public. Avec cette tragédie sublime et barbare, composée en 1807 lors de sa captivité au fort de Joux, le poète et dramaturge allemand jetait dans la houle inquiète du verbe le fracas d’une vie chaotique, ivre d’absolu et de passions, irrémédiablement frappée par la bile noire du désespoir et la butée obstinée du destin. Jusqu’à porter la langue, âpre et fulgurante, au feu d’une poésie inouïe. « J’y ai mis tout le fond de mon être et vous l’avez saisi, comme une voyante : à la fois toute la souillure et tout l’éclat de mon âme. » écrivait-il à sa cousine Marie, au crépuscule de l’automne 1807. S’inspirant du mythe troyen d’Homère, Kleist bande le cœur de Penthésilée d’une sauvage ardeur, aiguise à mort les flèches de l’amour contre l’arc de la haine pour Achille, son ennemi bien-aimé : défiant la loi de la fête des roses, la reine des Amazones s’est éprise du héros grec qu’elle combat. Succombant lui-aussi aux morsures d’Eros, il lui propose une ultime bataille, prêt à se laisser vaincre et à se rendre à ses charmes. Las ! Elle ignore la ruse et dévore son amant.
 
Penthésilée, entre « Grâce et Furie »
 
Pour affronter cette pièce monstre, Jean Liermier s’est appuyé sur la remarquable traduction de Ruth Orthmann et Éloi Recoing, qui restitue la beauté heurtée, rugueuse parfois, de la langue de Kleist, et sur des comédiens de belle trempe. Face à Eric Ruf, bien sage Achille, Léonie Simaga (Penthésilée) laisse entrevoir le tiraillement de la chair, les farouches ruades de l’orgueil, les fougues aveugles d’une raison trompée par la folie. La mise en scène reste cependant bien policée, comme intimidée devant le roc d’une œuvre étrange qui déroute le théâtre. Ou bridée par les manières d’un esthétisme hasardeux : tel cet encombrant décor, sombre rocher nimbé de fumeroles qui figure une rose des sables – paraît-il -, tels ces costumes, empiétements bien mal cousus de la modernité sur quelques oripeaux d’époque. Rien de l’effroi face à l’implacable, rien du désir sanglé par le devoir, de l’irrépressible pulsion des corps, ne vient vraiment troubler la scène. Même si les brumes nocturnes cherchent à brouiller les lisières du conscient et du rêve, suggérant un monde somnambulique au-delà de la vie terrestre. Or, précisément, peut-être est-ce dans cette faille, cet entre-deux, que se cache le mystère de Penthésilée, comme celui de La petite Catherine de Heilbronn, l’autre pôle de l’algèbre amoureuse selon Kleist. « Ebranlé jusque dans le sanctuaire » de son « âme » par la lecture de Kant, qui lui révèle que la vérité absolue échappe à l’étreinte de nos sens et que le réel demeure à jamais incertain, cet « anti-Goethe », comme le rappelait Julien Gracq, n’eut de cesse d’espérer la mort, « seul accomplissement » possible d’une « passion d’amour suprême ».
 
Gwénola David


Penthésilée, de Kleist, mise en scène de Jean Liermier, en alternance jusqu’au 1er juin, matinées à 14h, soirées 20h30, à la Comédie-Française (salle Richelieu), place Colette, 75001 Paris. Rés. : 08-25-10-16-80 et www.comedie-francaise.fr. Durée : 2h40.

A propos de l'événement



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