La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Olivier Werner

Olivier Werner - Critique sortie Théâtre
Crédit : DR

Publié le 10 janvier 2011 - N° 184

La confession comme posture médiatique

Olivier Werner met en scène et interprète Occupe-toi du bébé, du dramaturge britannique Dennis Kelly. Une « pièce documentaire » fictionnelle qui passe par l’illusion pour tenter d’atteindre la vérité.

Quel est le thème d’Occupe-toi du bébé ?
Olivier Werner : Dennis Kelly a construit Occupe-toi du bébé autour d’un fait divers, plus précisément autour de l’enquête qu’il effectue lui-même à propos d’un fait divers : le double infanticide commis par Donna. Il situe le début de la pièce après que cette mère a été acquittée, à l’issue d’un procès en appel au cours duquel les preuves de sa culpabilité son jugées insuffisantes.
 
Suite à ce jugement, l’auteur interroge, en direct, les protagonistes de cette affaire…
O. W. : Oui. On voit défiler devant nous – tout d’abord à travers des monologues filmés qui ne prennent pas en compte le public, puis à travers des confessions qui, cette fois-ci, sont adressées à l’intervieweur situé parmi les spectateurs – les personnages de la pièce : la mère de Donna, qui se présente aux élections locales ; le docteur Millard, qui tente de prouver que Donna est atteinte d’un syndrome psychologique, syndrome qu’il a découvert et qu’il souhaite voir reconnu par la société scientifique ; Martin, l’époux de Donna, qui refuse de parler et menace Dennis Kelly de poursuites judiciaires… Chacun s’exprime selon sa propre perception et ses propres intérêts. Seule Donna semble ne pas avoir conscience des enjeux de sa mise à nue en public.
                                                                                                   
A traverse cette pièce, Dennis Kelly place donc face à face la quête de la vérité et le jeu de la médiatisation…
O. W. : C’est ça. En se saisissant d’un fait divers – qui n’est pas le sujet de la pièce, l’auteur aurait pu choisir n’importe quel autre crime – Dennis Kelly nous montre comment les médias instrumentalisent les histoires les plus sordides pour faire de l’audience, comment les gens réels y trouvent leur compte lorsqu’ils acceptent de jouer le jeu. Il est très difficile d’échapper aux sirènes de la médiatisation. Il est très difficile, devant une caméra, de ne pas devenir un personnage qui cherche avant tout à répondre aux attentes du public, un personnage attrayant, séducteur, qui tient son auditoire en haleine, qui a pour principal ambition de lui donner des émotions.
 
« Il est très difficile, devant une caméra, de ne pas devenir un personnage qui cherche avant tout à répondre aux attentes du public. »
 
Quelle position Dennis Kelly occupe-t-il au sein de sa pièce, devient-il un personnage ?
O. W. : Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Dennis Kelly refuse de prendre cette position de personnage. Il s’agit vraiment d’une pièce très singulière, complexe et passionnante, qui ne veut privilégier aucun fil dramaturgique, qui se dérobe à nous en permanence. Dennis Kelly joue sans cesse avec ce qu’il écrit. Il ment. Il dit qu’il n’a pas pris la plume. C’est évidemment faux. La manière dont il construit sa pièce nous amène à penser que, peu à peu, ses personnages se retournent contre lui, qu’ils sont placés dans la position de fabriquer eux-mêmes leur propre fiction, car lui refuse de le faire. Les personnages s’inventent une raison d’être sur le plateau, leurs discours donnent l’impression d’être créés en direct, au moment même où ils sont prononcés. Tous ces trous d’air dans les prises de parole engendrent de gros effets de réel. Je trouve ce procédé d’écriture très intéressant. 
 
Quel axe particulier votre mise en scène vise-t-elle à éclairer ?
O. W. : Je crois que par rapport à une telle pièce, l’enjeu est de parvenir à se situer dans un entre-deux qui nous fasse passer de la plus profonde compassion au sentiment de tromperie. Car les personnages, après nous avoir ouvert leur intimité, après avoir suscité notre empathie, apparaissent comme les plus grands des menteurs. C’est cet aller-retour permanent entre mensonge et vérité, illusion et réalité, que je voudrais parvenir à mettre en évidence.
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat


Occupe-toi du bébé, de Dennis Kelly (texte français de Philippe Le Moine et Pauline Sales, publié à L’Arche Editeur) ; mise en scène d’Olivier Werner. Du 8 janvier au 5 février 2011. Le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h. Théâtre national de la Colline, 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris. Tél : 01 44 62 52 52.

En tournée au Préau – Centre dramatique régional de Basse-Normandie du 9 au 11 février 2011.

A propos de l'événement



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