La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Nord-Est

Nord-Est - Critique sortie Théâtre
© David Krüger Légende : Leïla Guérémy, Julie Dumas et Béatrice Michel interprètent trois femmes au cœur de la tragique prise d’otages du théâtre Doubrovka à Moscou en 2002.

Publié le 10 avril 2012 - N° 197

Trois récits de vie pendant la prise d’otages du Théâtre Doubrovka, trois points de vue de femmes, dignes et sobres, mis en scène par Andreas Westphalen.

Le lieu de la représentation est un théâtre à l’abandon, sombre et abîmé,  jonché de projecteurs cassés, lieu de souvenirs terrifiants, lieu vide qui a connu mort et destruction. Pas d’action criminelle en direct, mais une mise à distance de la tragédie par le récit, celui de trois femmes qui arrivent doucement sur le plateau, se souviennent et racontent leur vie bouleversée par  le conflit tchétchène. Cette mise à distance fait entendre le déroulement de la tragédie dans sa dimension humaine, à travers un point de vue féminin d’épouses et de mères. Ce sont ici leurs drames individuels, avec des résonances politiques, qui sont exposés par les mots de l’auteur. Le texte de Torsten Buchsteiner superpose les monologues d’une Tchétchène et de deux Russes, soulevant de multiples questionnements. Dans ce cas précis, évitant cynisme et simplification, il veut montrer avec nuance l’aspect de miroir entre violence terroriste et violence d’état, et met en valeur l’aspect humain de la tragédie.  

Destins tragiquement imbriqués

Zura  la Tchétchène, dont le mari Aslan a été tué par les Russes, a été formée au combat comme d’autres « veuves noires » et participe à la prise d’otages avec plus de quarante autres terroristes. Tamara la Russe a perdu son mari Nikolaï, laminé par la guerre, elle n’est pas au théâtre le soir du drame car en tant que médecin elle est de garde, mais sa petite fille Tania et sa mère y sont. Olga la Russe a économisé afin de voir la comédie musicale russe Nord-Est, sa petite fille Maïa veut devenir danseuse. La guerre est d’abord évoquée, puis dans le détail étape après étape la prise d’otages jusqu’au dénouement meurtrier. Le 23 octobre 2002, un peu plus de quarante terroristes tchétchènes ont pris possession du théâtre Doubrovka (plus de 800 personnes), avec pour revendication le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Trois jours plus tard, lors de l’assaut, les terroristes seront quasiment tous tués, ainsi que plus de cent otages, tués pour la plupart par le gaz utilisé lors de l’attaque. La pièce est avant tout un récit, qui prend sa force dans l’interprétation sobre et digne des trois actrices, une sobriété qui ne théâtralise pas la fureur du drame et s’efforce de rendre compte de son horreur sans mettre l’accent sur l’émotion. Ces trois monologues parfois se croisent et se font écho, le conflit imbriquant absurdement et tragiquement les destins. Leïla Guérémy (Zura) joue très juste, embrigadée et aveuglée par son désir de vengeance. Julie Dumas (Tamara) et Béatrice Michel (Olga) interprètent aussi avec beaucoup de finesse, de pudeur et de sensibilité leurs personnages, sans surjouer. Des femmes face à l’horreur, des questionnements humains plus que géopolitiques.

Agnès Santi


Nord-Est de Torsten Buchsteiner, mise en scène Andreas Westphalen,  du 7 mars au 22 avril du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 15h au Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris. Tél : 01 45 44 57 34.

A propos de l'événement



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