La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Philippe Coulangeon

Lutter contre les inerties sociales et culturelles

Lutter contre les inerties sociales et culturelles - Critique sortie Avignon / 2010
© D. R.

Publié le 10 juillet 2008

Philippe Coulangeon est chercheur à l’observatoire sociologique du changement à Sciences Po. Son étude sur la sociologie des pratiques culturelles marque le lien entre ces pratiques et la sphère sociale, et permet une vision critique entre « démocratisation » et « démocratie culturelle ».

Peut-on dire que le spectacle vivant est une pratique culturelle d’exception, qui stigmatise le plus les inégalités sociales ?
Il est de nos jours frappant de se dire que la majorité des français ne vont jamais au théâtre ou au concert ! Cela reste effectivement des pratiques d’exception. Si on se penche sur les caractéristiques socio-culturelles des spectateurs, on est frappé par une assez forte inertie. Globalement, on a affaire à une population fortement diplômée, plutôt située entre 20 et 45 ans, et très urbaine. Certes, depuis quarante ans, il y a eu un développement tout à fait considérable de l’offre de spectacle vivant, et la diffusion géographique est un progrès absolument incontestable. Mais les lieux de spectacle vivant manipulent des codes qui peuvent avoir un effet assez intimidant sur le public. Et il ne faut pas négliger l’impact des ressources financières, et des problèmes de temps et d’éloignement. Les inégalités d’accès à la culture sont aussi visibles dans des pratiques domestiques comme la lecture. Le pourcentage de gens qui déclarent ne lire aucun livre dans l’année est autour de 30%, et il est relativement stable depuis une quarantaine d’année en dépit de la progression spectaculaire des niveaux d’éducation. C’est la raison pour laquelle je ne dirais pas que le spectacle vivant stigmatise à lui seul les inégalités d’accès à la culture.

Doit-on toujours opposer la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle ?
C’est une distinction qu’on aime faire en France. On donne l’impression de jouer sur les mots, mais il s’agit de conceptions différentes de ce qu’est une politique culturelle. Les politiques de démocratisation sont fortement inspirées du modèle mis en place par André Malraux en 59 et qui se fixe comme objectif d’améliorer la diffusion des œuvres de la culture savante, des chefs-d’œuvre éternels du patrimoine et de la création. L’idée de démocratie culturelle est assez différente, puisqu’il ne s’agit pas nécessairement d’amener la « haute culture » vers le bas, mais de favoriser l’épanouissement culturel de l’ensemble de la population dans tous les domaines d’expression artistiques et culturels quels qu’ils soient, consacrés ou populaires. On a beaucoup fait le procès à Jack Lang d’avoir fait dériver un peu subrepticement la politique culturelle d’un modèle de démocratisation à un modèle de démocratie, avec la critique sous-jacente d’une certaine démagogie culturelle. Personnellement, je ne souscris pas du tout à cette vision critique, je pense que les deux définitions de démocratisation et de démocratie culturelles ne sont pas incompatibles. Dans la réalité, les politiques culturelles, au plan local comme au plan national, font un peu les deux. Leurs objectifs coexistent et ne sont pas nécessairement contradictoires.

«  J’ai parfois un peu peur que le constat des limites des politiques de démocratisation de la culture soit interprété comme une condamnation de ces politiques. »

Le festival d’Avignon a été pionnier en son temps dans la politique de démocratisation culturelle. Qu’en est-il aujourd’hui ?
P. C. : Le festival d’Avignon est un bon exemple. C’est une institution à la fois incontestablement au sommet de la légitimité culturelle, et qui a su conserver l’ambition de démocratisation que Jean Vilar lui avait initialement donnée. Cela reste un lieu où se retrouvent tous les ans un bon nombre d’acteurs et de militants de l’éducation populaire et de la démocratisation de la culture, dont l’enthousiasme s’est un peu émoussé au fil du temps. Je ne me fais pas d’illusion démesurée quant aux résultats. Mais j’ai parfois un peu peur que le constat des limites des politiques de démocratisation de la culture soit interprété comme une condamnation de ces politiques. Dire qu’elles ont des limites n’est pas dire qu’elles sont inutiles, c’est dire qu’il y a un certain nombre d’inerties sociales et culturelles contre lesquelles il est très difficile de lutter. Cela ne signifie pas qu’il faut cesser d’essayer de le faire.

Propos recueillis par Nathalie Yokel

*Sociologie des pratiques culturelles, Editions La découverte, Paris 2005, collection Repères.

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